Article de L'encre de mer n° 14-15

« Pêcheurs du monde » Festival 2008 de films à Lorient

du 19 au 22 mars 2008

15 films en lice, 8 films hors sélection et un programme scolaire pour témoigner de la vie de pêcheurs en Bretagne, au Sénégal, en Inde… Débats et rencontres ponctuent les projections, affinent les réflexions, tissent des amitiés. Un nouveau festival initié par le Collectif Pêche et Développement, une voie de dialogues et d'expressions pour ces artisans de la mer.

Gros plan sur des mains de pêcheurs, une voix légèrement rocailleuse et douce à la fois…
(Interventions lors du débat sur le film Le pêcheur de Port-Blanc de Roland Michon)

- Je n’aurais pas pu filmer dans une langue qui n’était pas sa langue maternelle, le breton …

- Mes parents m’ont mis à la pêche quand j’avais 14 ans. Mon patron… j’s’rais allé au bout du monde avec lui… Quand j’ai commencé, on avait la montre et une boussole, on sondait le fond avec une boule de suif, j’ai eu la chance de tomber sur un patron pêcheur qui connaissait tout jusqu’au Portugal… j’ai passé 12 à 14h à l’avant à écouter les cargos, aujourd’hui il y a le radar …

- J’suis p’t’être buté mais je crois que l’Europe a trompé beaucoup de monde… on s’attendait pas à être piégé comme ça, les pêcheurs ont été piégés par l’Europe 2…

Débat sur le film

- Quand l’Europe a-t-elle eu un impact négatif, lors de la modernisation et du financement des bateaux ou quelques années plus tard quand il a fallu casser des bateaux ?

(Ah oui, j’avais oublié qu’avant de détruire en masse des bateaux, l’Europe et l’Etat avaient financé des unités toujours plus grandes, plus puissantes…Après aussi d’ailleurs).

- Quand il a fallu casser des bateaux pour réinvestir. Les gros armements ont eu leur part de gâteau…

Les systèmes passent… impassibles à la souffrance… ([In Le bateau de Gaëlle de Philippe Lubliner)]

- Au pire, j’crois j’suis capable d’aller jusqu’à 60 ans plutôt qu’ d’casser le bateau… Ce serait l’ultime recours. Le plan d’casse vraiment… Quand on donne à un gars un bateau neuf, c’est qu’on y croît. La pelleteuse, c’est vicieux. Les bateaux d’occasion on les a payés très chers pour y mettre la pelleteuse… C’est pas des gens qui gèrent qui ont décidé ça.

- On dépend entièrement du bateau, tout est dans l’bateau, c’est la pièce maîtresse de la famille qui prend notre temps, qui décide du repos, c’est plus un membre de la famille, c’est lui l’incontournable…

- T’imagine les gars qui ont construit ce bateau-là ? Chaque bateau, ce serait une pièce unique…

Mythe industriel, course en avant de l’innovation technologique, question d’organisation professionnelle… ?(Interventions lors du débat sur le film Le pêcheur de Port-Blanc de Roland Michon)

- Avec les nouvelles technologies, le poisson ne peut plus se cacher…

- Plus personne ne veut retourner à l’âge de guerre, avant le GPS (global positionner system).

- Avec l’apport des nouvelles technologies doit-on reconnaître certaines erreurs ?

- J’ai connu les 3 milles, les 6 milles, les 12 milles…([Evolution des limites territoriales françaises.)] Revenir en arrière ? Non. Si les pêcheurs s’entendent bien, ils vont réussir à garder un peu de leur richesse, comme dans le cas de la langoustine ou de la coquille Saint-Jacques. On a su gérer notre or : la coquille Saint-Jacques. Les pêcheurs font des efforts par rapport au maillage, à la sélectivité. On n’a plus droit aux filets dans les casiers parce que là c’est une prison pour les juvéniles ; avant, ces rejets, c’était pour les oiseaux.

Pari de la gestion de la ressource que tentent les pêcheurs de langoustines du Golfe de Gascogne, que réussissent les pêcheurs de coquilles Saint-Jacques, que perpétuent les pêcheurs et prud’hommes méditerranéens quand ils sont convaincus de l’efficacité de cet héritage…

Un avenir à faible visibilité où se profilent de grands intérêts, voire des volontés hégémoniques sur la ressource…
([Interventions lors du débat sur le film « Face à la tempête » de Charles Menzies)]

Film
- C’est un crime de lèse océan… tu as des quotas de sole ou de merlu qui peuvent être achetés par des investisseurs… ce sont des achats sur les capacités de pêcheur, cela entraîne une surenchère sur les bateaux. Trois ou quatre grands groupements d’armements privatisent la mer, l’océan, le vivant… Tout ce fourmillement, y aura plus… cette culture… ce qui fait St Guénolé… On a laissé les industriels et les investisseurs s’approprier la mer… ([In « Le bateau de Gaëlle » de Philippe Lubliner, Gaëlle fait référence au système des Quotas Individuels Transmissibles (QIT))]

- On assiste à la pression de certains courants environnementalistes et penseurs radicaux sur la grande distribution pour ne plus vendre que des produits de la mer certifiés par des labels comme MSC (Marine Stewardship Council)… Aux Pays-Bas, la distribution a demandé que toutes les productions soient certifiées MSC… Quelle est la parole des pêcheurs là-dedans ?

- Y a-t-il quelqu’un qui veut mettre la main sur la pêche, comme Monsanto sur les semences ?

- Peut-on faire confiance à une marque privée, un lobby qui a fait échouer un lobby européen pour le seul écolabel crédible au titre du code de la FAO pour une pêche durable ?

- Lors de la conférence organisée par l’Alliance des produits de la mer([Seafood Choices Alliance (http://www.seafoodchoices.com/enfrancais.php)
)
], les pêcheurs islandais étaient très en colère contre MSC qui impose aux petits pêcheurs des contraintes pour entrer sur certains marchés sur lesquels ils étaient déjà… Sans compter le problème du prix du label accessible surtout aux grands groupes.

- Se contenter d’un label privé sur lequel on n’a aucune maîtrise, c’est dangereux. C’est différent d’une démarche entreprise par les pêcheurs artisans.

- Vu comme ça, le pêcheur subit : la demande, MSC, les environnementalistes, la mondialisation… Qu’est ce qui nous empêche de mettre en place des critères équivalents au MSC ? Il faut aussi que les pratiques changent sur le terrain , qu’il y ait une baisse des prises accessoires et des petites langoustines, c’est un combat permanent ! MSC ou autre, c’est un aboutissement et non une contrainte. Personne ne parle du travail extrêmement long pour faire changer les esprits, pour que les pratiques et les cultures changent et si possible pas dans la douleur. Si quelque part, tu ne montres pas l’intérêt de changer des pratiques, sans que ce soit trop imposé de l’extérieur, avec un gain au bout pour vivre sur un territoire…

- C’est un problème de confiance ?

- Aujourd’hui, c’est le principal problème.

Un avenir à faible visibilité face à des intérêts « conservationnistes » qui n’hésitent pas à une mainmise forcée sur des zones maritimes pour préserver des espèces. Dans certains cas, la création d’aires marines protégées (comme celle de réserves terrestres) exclut les populations qui vivent de ces territoires. C’est une vision très parcellaire de l’environnement et des liens entre l’homme et la nature, les résultats sont peu concluants et les expériences souvent malheureuses pour les villages, les communautés de pêcheurs, les modes de vie …([Interventions lors du débat sur le film « Le droit de survivre » de Rita Banerji et Shilpi Sharma)]

Film

- Veut-on protéger les hommes ou la nature ? Je viens d’une bourgade de l’Amazonie : on a toujours vécu avec les animaux, pourquoi on a besoin d’aller loin des animaux ?… Chez nous, le projet Ford a enlevé la moitié des cultures vivrières. La ville était en pleine expansion et offrait des alternatives mais les populations locales ont aussi leurs intérêts. Mes parents n’avaient pas envie de richesses, d’indemnités. Peut-être ces gens là sont très bien dans leur vie avec leur nature. En Amazonie, on fait souvent la cueillette mais quand Ford a privatisé, on pouvait plus rentrer sur ces territoires, à cause de la culture de l’eucalyptus. Dans les années 80, ils ont jamais pensé à nous, on rêve de vivre correctement et non d’accéder à tout ce qu’ont les gens du nord…

- Veut-on un rêve d’un paradis qui n’a jamais existé ? J’ai jamais vu la forêt sans hommes. Les hommes ont façonné la forêt comme la forêt a façonné l’homme…

- Les ONG, souvent à l’origine de ces projets, doivent collecter des fonds. Elles se réfèrent à un marché d’images de marque même si cela suppose d’instrumentaliser des gens, des territoires…

- Les mesures simplistes et radicales d’interdiction de techniques de pêche, de boycott d’espèces, d’implantation forcée d’aires marines protégées mettent en danger les pêcheries artisanales, celles qui s’avèrent les plus durables. Ces pêcheries doivent pouvoir communiquer – c’est l’un des intérêts de ce festival – pour préserver leurs conditions d’avenir.

- En Méditerranée, il y a plusieurs cas d’aires marines protégées créées à l’initiative des pêcheurs ou gérées avec leur coopération. Pourtant le concept n’est pas généralisable, certains territoires prud’homaux sont trop exigus (absence de plateau continental) pour envisager une réserve, c’est alors la pratique alternative de métiers sélectifs qui permet de laisser reposer les espèces ou les zones…

Quel espoir pour les jeunes, dans la pêche, dans l’économie locale… ?([Interventions lors du débat sur le film « Barcelone ou la mort » d’Idrissa Guiro)]

- Nous ne sommes pas patrons – pêcheurs dans l’âme… En tant que matelot, le métier n’apporte plus trop de surprise. La planète, elle tourne à côté…([ In « Le bateau de Gaëlle » de Philippe Lubliner)]

- On est pessimiste car on trouve de moins en moins de matelots. Quelquefois les bateaux restent à quai par manque de matelots. On espère trouver un repreneur quand mon mari partira à la retraite… (Intervention de la femme du pêcheur filmé lors du débat sur le film « Que diable allait-il faire ? » de Jacques Losay)

- Les enfants sénégalais sont partis pour l’espoir qu’ils n’ont pas chez eux. Il y a la sècheresse, les gens de l’est ou de l’ouest viennent sur la côte. Dans les villages de pêcheurs, y a la pêche et rien d’autre : l’école ou la pêche, et la mer n’a plus de poissons. Cette situation-là oblige à l’émigration clandestine. Certains enfants, leurs parents ne sont pas d’accord, d’autres, les parents les aident. En Europe, ils peuvent aider leur famille et travailler pour eux aussi.

- A 20-25 ans, on rêve dans tous les cas de construire quelque chose, d’avoir une famille… Au Sénégal aujourd’hui, il n’y a pas d’offre de rêve pour se projeter à l’extérieur. Le nouveau gouvernement a suscité de l’espoir chez les jeunes mais cela n’a pas suivi… Il y a des accords de pêche mais l’argent n’arrive pas aux pêcheurs. Le dernier accord de pêche n’a pas été reconduit. Quand on n’a rien on espère, même si l’on sait que la vie n’est pas facile en Europe. Le départ se fait à perte pour la pirogue. On a misé sur ceux qui partent, c’est un investissement sur l’avenir mais on ne gagne pas toujours… Quand on est un jeune au Sénégal, c’est compliqué.

- Avec les accords de partenariat, les bateaux viennent pêcher tous nos produits. Pêche de subsistance ou pêche d’intérêt économique, ce n’est pas la même chose. Le partenariat ne revient pas à la communauté. Il faut passer le film dans les réalités ouest africaines, qu’il puisse y avoir un effet sur le gouvernement et sur la jeunesse….

- Il y a un verrouillage militaire de l’espace maritime autour de l’Union Européenne et une pression sur les pays concernés par l’émigration clandestine mais peu d’action pour des solutions de développement. On développe la migration sélective pour faire venir des cadres. C’est une contradiction car les accords de partenariat entraînent la baisse du développement là-bas. Non seulement le problème de la ressource n’est pas traité pour les Africains, mais la seule réponse de l’Union Européenne est militaire et oppressive.

- Le bonheur peut se trouver partout. Dans le film la mère a parlé : « J’ai élevé mes enfants sans l’aide de quelqu’un ». Il y a aussi le rêve du départ pour trouver une vie facile…

Autant de vies particulières proches de la nature…

- D’une année sur l’autre, on pense qu’il y a plus d’une espèce et 3 à 4 ans après y en a plein, comme l’araignée par exemple. Subitement y en a eu plein, à en avoir de trop même !

- Les temps ont changé, on n’a plus de saison pour que le poisson vienne pondre à la côte, avec la couche d’ozone on n’a plus d’hiver, l’eau est chaude, le poisson ne migre plus pareil.

- Le temps est en train d’virer faudra pas rater le coup des Glénans, il fait un froid sibérien.([ In « Le bateau de Gaëlle » de Philippe Lubliner)]

- Il fallait trouver des lançons pour pêcher du bar, ils se baladaient sous l’eau et Aimé disait : « Non on va par là, là y a du sable, là de la roche… » comme le paysan lisait le paysage, je voyais que de l’eau, lui lisait le courant, les fonds… On va perdre la dimension culturelle qui part avec la pêche et la dimension écologique, c’est un savoir qui appartient à l’humanité.

- Il est nécessaire de collecter l’information auprès des vieux pêcheurs pour les générations futures, valoriser les connaissances traditionnelles…

Film


…marquées par le courage la solidarité :
([Interventions lors du débat sur le film Le Mbissa de Alexis Fifis et Cécile Walter (concerne la société rurale Serrer Niominka au Sénégal) et lors du débat sur le film « Hommes sur le bord » de Avner Faingulernt et Macabit Abramzon
)
]

- Les conditions de travail sont difficiles pour ces femmes du Sénégal qui pêchent les coquillages. Il y a des obstacles dans la mer et les femmes travaillent pieds nus et mains nues.

- J’ai eu un engouement pour ces femmes, elles font un travail admirable. Elles doivent pêcher, porter entre 30 à 40 kg, faire cuire, séparer la coquille, faire sécher… Les hommes partaient pour de longues périodes de pêche et c’est elles qui se chargeaient de l’éducation des enfants, elles ont fait arriver le gaz dans le village pour éviter la corvée de bois, elles ont créé une coopérative pour acheter les fournitures moins chères…

- Ce rapport à la mer permet de construire de nouveaux liens. Sur ces bateaux de pêche, où sont réunis des pêcheurs palestiniens et israéliens, à la frontière entre Gaza et Israël, il y a une solidarité de ceux qui sont unis contre les éléments, comme à la guerre…

- Un matin, nous avons vu une vingtaine de bateaux qui passaient la barre, et quelque chose de vraiment spécial : une cabane et un bus, un mélange d’arabe et d’hébreu, un nouveau « cosmos » peut-être. Israël pourra un jour être comme cela. Ce que nous avons vu dans le film, c’est juste un peu d’espoir. On a seulement senti que c’était un petit microcosme de ce qui pouvait se passer. Sur la plage, on se sentait dans un petit monde à part…


Autant de vies particulières…
([ In « Le bateau de Gaëlle » de Philippe Lubliner)]

- On laisse le savoir faire inutilisé. Avant quand tous les bateaux sortaient, ça faisait comme une ville de lumière sur l’eau, c’était autant de vies particulières…

- J’ai commencé l’année de l’ouragan… On faisait la palangre à mains nues, le bateau était pas couvert, on n’avait pas de gants ; tellement j’avais les mains percées, ma mère qui venait m’aider pour les enfants, me coupait ma viande !

- Lui, il aime traquer le poisson, il y pense tout le temps, il projette pour la nuit prochaine, le mois suivant, l’année prochaine ce qu’il va faire, il est encore dans la chasse au trésor, la traque, ça implique toute la famille…

- Ça entraîne tout l’ monde dans sa charrette

- C’est comme un cheval sauvage, il s’emballe…

- Moi, ça m’a pris en un jour, j’avais plus envie, j’avais plus la niaque. Ca fait trois ans et demi que j’ai stoppé, j’ai pas trouvé l’sommeil, je rêve encore, j’suis en mer et j’rachète le bateau, ça doit manquer quelque part… Au début, c’était bordée sur bordée, j’allais chercher l’pain, j’mettais 3h !

Prix du Festival : « Le bateau de Gaëlle » de Philippe Lubliner. Prix spécial du jury : « Hommes sur le bord » d'Avner Faingulernt et Macabit Abramson. Prix "Jeunes réalisateurs" : « Le Mbissa » d'Alexis Fifis et Cécile Walter. Mention à Sylvie Frelaut dans le film « Contre vents et marées » de Christian Lejalé.

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