L'encre de mer n° 18-19

« Pour une pêche artisanale durable »

Conférence FAO du 13 au 17 octobre 2008 à Bangkok, Thaïlande

La pêche artisanale : un poids considérable : 10% des protéines au niveau mondial, 25 millions de personnes employées dans la pêche et 70 millions dans des activités connexes, sans compter les millions de pêcheurs hors statistiques. 90% des emplois dans la pêche, des moyens de subsistance notamment pour les plus pauvres…

Un contexte de faillite économique, sociale environnementale : la pêche artisanale subit les effets de la crise financière, du renchérissement du pétrole, des tsunamis, des tempêtes et des changements des écosystèmes…

Une déclaration commune : Les 106 représentants de pêcheurs artisans de 37 pays réunis dans un atelier préparatoire rédigent une déclaration qui sera adoptée par les participants à la conférence pour faire reconnaître et sécuriser les conditions d’accès aux ressources, la valorisation des produits, et les droits de l’homme.

Un consensus pour l’avenir : les 2 Forums mondiaux des pêcheurs artisans, les ONG (organisations non gouvernementales) présentes et les participants demandent à ce que la pêche artisanale devienne un thème permanent du Comité des pêches de la FAO([Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (Food and Agriculture Organisation of the United Nations))] (le COFI).

Le fruit d’une convergence extraordinaire : Ce qui s’est passé à Bangkok est l’expérience et le résultat de vingt-cinq années de militantisme. En 1984, quelques organisations de pêcheurs dans le monde, notamment en Inde et en Asie du Sud-est où les problèmes étaient particulièrement aigus, décidèrent d’une réunion parallèle à la Conférence de la FAO, ciblée alors sur la pêche industrielle. De là naquit ICSF(International Collective Support of Fisheries – Collectif d’appui aux travailleurs de la pêche) , une ONG internationale, et de nombreuses réunions furent organisées à travers le monde sur la petite pêche et l’avenir des communautés de pêcheurs. En 1997, à New Delhi, un rassemblement mondial des représentants des pêcheurs artisans décida d’une organisation globale. La France, grâce à l’implication du Collectif Pêche et Développement, accueillit l’assemblée constitutive du Forum mondial des pêcheurs artisans en octobre 2000 à Loctudy, en Bretagne. Après huit jours de débats intenses, l’accord mondial tant attendu ne put se faire et deux Forums émergèrent de la discorde : le WFFP et le WFF([ Forum mondial des populations de pêcheurs et Forum mondial des travailleurs de la pêche)]. Tandis qu’une partie des initiateurs de ce mouvement s’évertuaient à constituer des regroupements de pêcheurs, d’autres se sont investis dans les ONGs et d’autres dans des organisations inter-gouvernementales, dont la FAO. C’est le côté extraordinaire de cette convergence qui explique ce qui s’est passé à Bangkok. Les responsables du futur devront garder en mémoire cette nécessité de s’organiser à tous les niveaux (communautés de pêcheurs, ONGs, organisations gouvernementales et intergouvernementales). Il faut une certaine constance dans l’effort, même lorsque tout paraît compromis…

« La pêche artisanale, une majorité qui ne peut être ignorée par les politiques et l’administration. Il faut des lois pour protéger la petite pêche par rapport à la grande pêche et protéger la ressource, il faut une volonté politique… Aux Caraïbes, plus de 182.000 personnes sont directement ou indirectement concernées par la pêche artisanale… Le Pacifique Sud comprend 22 états et territoires insulaires, 30.000 îles, 70 récifs coralliens, 4000 espèces, 30 espèces de mammifères. La consommation de poissons est très élevée (50 à 175 kg/pers/an). Nous sommes passé d’une économie de subsistance à une économie d’échange, et nous subissons les effets du changement climatique, de la croissance démographique, de la pêche illégale…Il nous faut mieux comprendre les grands espaces et réduire notre impact sur les écosystèmes, promouvoir les règles coutumières…

La FAO aurait pu nous inviter avant. La pêche artisanale doit continuer en Amérique Latine. Nous sommes une population qui dispose de territoires, d’une activité économique et d’une culture pour assurer ses moyens de subsistance et fournir un approvisionnement en produits de la mer. Notre activité est la mieux adaptée pour une pêche durable et riche d’une expression socio-culturelle. Il faut consolider nos droits territoriaux, éviter le déplacement des communautés engendré par la détérioration de l’eau ou des activités concurrentes, suspendre l’octroi de concessions pour l’aquaculture industrielle, développer des pêches sélectives plutôt que des pêches chalutières qui détruisent les zones côtières. Nous ne voulons pas de QIT (quotas individuels transmissibles) qui ne garantissent pas la durabilité et la viabilité de la ressource halieutiques. Il n’y a plus de frontières, nous devons continuer à nous serrer les coudes…

Comment reconnaître ce qui fait partie des moyens d’existence et de la culture quand les 2 sont liés ? Dans les communautés artisanales de pêcheurs, il y a un alignement des hommes sur la loi de la nature et de l’eau plutôt que sur le grand capital. Le paradigme économique est fondé sur la valeur mais quelle valeur ?

Nous sommes les témoins directs des effets de la logique économique. Le paradigme économique met en avant le très grand profit alors que la diversité et la biodiversité sont enracinées dans la petite échelle, L’importance des savoirs locaux est à revitaliser dans le paradigme universitaire des chercheurs. Les dispositifs culturels de pêches artisanales existent depuis des générations, Il faut une politique pour rendre visible ces systèmes de savoir. Les peuples indigènes ont une voix forte car
liée à une culture pérenne par rapport à la ressource et aux générations à venir.

Inventer des modes de gestion adaptés : la pêche artisanale est difficile à gérer (sites de débarquement nombreux et dispersés, apports diversifiés avec des vulnérabilités différentes, fort impact des pollutions en zones côtières, peu de moyens financiers pour la gestion des pêcheries, ressource partagée…) Il faut des aménagements sans données préalables, des évaluations comme dans le secteur rural, des indicateurs pour évaluer l’interaction entre les espèces, des modèles socio-économiques formels…

Apprendre en faisant : Par rapport à l’idée simpliste d’un droit de pêche octroyé à quelques personnes pour protéger les ressources, une forme unique de droit, achetable et dommageable pour les pêcheries artisanales, cette conférence peut marquer le moment où l’on a arrêté de se référer à un concept simpliste tel que les QIT (quota individuel transmissible) pour considérer les multiples formes de droit liées à la pêche.

Maximiser les synergies et atténuer les impacts négatifs du fait de l’interdépendance avec les autres secteurs (difficultés d’accès aux côtes et plages par rapport au tourisme, à l’agriculture, aux investissements sur les eaux intérieures…,), attribuer une valeur à la pêche artisanale dans son rôle d’emploi, de sécurité alimentaire, de culture, considérer la cohérence des investissements propices à un développement
multisectoriel (gestion de l’eau…)

Pour sortir de la pauvreté, un consensus international, avec des démarches intégrées complémentaires, est nécessaire. L’aspect ressource ne suffit pas, il faut l’éducation ou la culture. Les droits juridiques et coutumiers des personnes qui vivent de la pêche doivent être respectés par les politiques et l’administration. Mais la fixation des droits ne suffit pas quand il y a des risques plus immédiats par rapport à la marginalisation, la maladie, la perte d’engins… Plus les gens se sentent sûrs, plus ils investissent dans le métier, la gouvernance. Les droits civiques et politiques sont liés aux droits économiques et socio-culturels, il n’y a pas de famine dans les pays indépendants, démocratiques avec la liberté de la presse…

Comment combiner économiquement modernité et valeurs traditionnelles, la place des femmes ? Dans le contexte de l’Afrique, les femmes préfinancent les activités de pêche malgré leurs maigres moyens et valorisent les produits par rapport aux besoins quotidiens, elles contribuent à 80% dans l’éducation et la santé des enfants. Chaque femme est une ONG environnementale
à elle toute seule, Le rôle de la femme et sa reconnaissance, il faut « l’arracher » ! Parce que l’attention est portée sur l’économique, sont mal perçus les moyens de subsistance, l’enracinement des femmes dans la nature, leur vision dans la durée, leur souci par rapport à l’avenir des enfants. Autant nous avons donné la vie aux hommes, autant nous tenons à leur vie »

Ne pas diviser le monde entre ceux qui sont cooptés et ceux qui sont rejetés : Partout dans le monde, les échanges mondiaux fondés sur la compétitivité des produits déstructurent les pêcheries artisanales. Les pêcheurs artisans européens sont concurrencés directement par les produits de pêcheurs du sud dont les droits économiques et sociaux minimum ne sont pas assurés. L’étiquetage des produits par des écolabels peut devenir une exclusion pour la vente en supermarché ou sur les marchés internationaux. Il faut différencier les produits de la pêche artisanale…

Pêcheurs artisans, nous ne sommes pas un problème ! Les bateaux industriels prennent en un jour ce qu’on ne prend pas en un an. Les aquaculteurs industriels abusent, ils veulent pêcher le krill pour alimenter leurs élevage, cela fera disparaître les baleines… Le commerce mondial, lié à la pêche et l’aquaculture industrielles, et fondé sur le transport maritime, n’intègre pas les coûts sur l’environnement (rejets, interaction entre espèces, pression sur les espèces fourrages, rythmes de capture, rejets de CO2 par le transport maritime, pollution des installations aquacoles…) La gestion de la ressource est une opportunité pour la pêche artisanale, une solution gagnant-gagnant pour l’environnement, un partenariat productif.

La pêche artisanale est la solution d’avenir pour la pêche, c’est la colonne vertébrale : faire preuve de passion pour des rapports plus humains et plus proches de la nature, lutter pour l’avenir, le notre et celui des poissons, embrasser de face nos défis, utiliser l’artillerie accumulée, notre arme de coopération massive !

Article paru dans L'encre de mer n° 18-19 Photos et texte avec la participation de René-Pierre Chever (Comité Local des Pêches du Guilvinec), Elisabeth Vallet (Alliance Produits de la mer)

Cette entrée a été publiée dans Analyses. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>