L’élevage des moules dans l’anse de Carteau à Port Saint-Louis du Rhône

« J’attaque par les tables meilleures, celles où les moules poussent plus vite ; il faut vite les vider pour les remplir à nouveau. Cela dépend du phytoplancton et donc de l’exposition. Regardez, l’ouverture est à l’est, c’est l’entrée, donc toutes les tables à l’est sont les meilleures. Les moules de terre poussent moins vite mais les clients les aiment parce qu’elles n’ont jamais de parasite. C’est le « spaghetti » la ménagère elle aime pas ; ça c’est la « dent de chien », la ménagère n’aime pas non plus, il faut nettoyer. A l’Etang de Thau, ils appellent ça la « moule cascaillée ». Elle se vend bien en Espagne où on l’appelle moule des roches ! Les moules de terre partent en dernier mais, en juillet-août, c’est celles qui grossissent le plus vite, ça dépend des courants saisonniers et du phytoplancton.

Avant, ce qu’il y avait de bon c’est que vous sortiez un bateau, vous vendiez 500 kg, et vous essayiez de travailler comme cela tout au long de l’année. En travaillant 200 jours, vous faisiez vos 200 t et vous étiez tranquille. Aujourd’hui c’est plus comme ça, la saison s’est resserrée. On nous commande en 3 mois d’été ce que l’on faisait en 8 mois. Mais on a des matelots quand même, ça se respecte un matelot, le week-end il travaille pas, nous on peut pas s’arrêter…
Nous, y a que la moule qui nous intéresse et c’est comme ça que nous sommes devenus les premiers producteurs de la moule méditerranéenne française. Les huîtres, ça nous intéresse pas. Le premier qui fait rentrer des huîtres, ou des moules d’ailleurs, on le met à la porte. Les algues japonaises, elles vous arrêtent le bateau…

Les conserveurs, ils regardent pas le produit, de suite ils commencent à la moitié du prix : « Nous la moule d’Italie on l’a à 0,60, on la veut à 0,60 ». A ce prix-là, en commençant le travail tous les matins, c’est nous qui sortons les billets de la poche ! Alors on leur fait le bouche-trou quand ils arrivent pas à en avoir, on leur en donne à 1 euro.


Quand je vois qu’il y en a qui sont mangées par le poisson – parce qu’il arrive un moment que les dorades nous mangent – je lui dis à mon matelot, donc il enlève la corde, je laisse pas
une corde libre…

On a eu des jeunes qui se sont installés. Quand c’est des fils, c’est plus facile à gérer, c’est malheureux de parler comme ça… Vous avez un jeune, il vient, il prend l’affaire, il a 3000 € par mois de crédit, c’est un minimum. Au début il vend pas parce qu’il y a pas de vente et il pleure, et quand ça attaque, tout le monde pleure parce qu’on travaille trop. Ça quand vous l’expliquez à un jeune, il veut pas le comprendre : « Moi je prends pas de risques ». Il va négocier les mêmes clients qu’on a nous et au lieu de vendre au minimum – 0,76 € en poubelles – il les vend à 0,60, il est mort. Comme y a une liste d’attente comme ça, je lui fais la morale, mais on s’est jamais trompé.

Au début quand ils s’installent je les garde pendant 2 ou 3 h, je leur explique tout, même la cigale et la fourmi, en parlant bien c’est ça le plus important :

- Tu vas vendre d’un coup 100 t, tu vas avoir de l’argent qui va rentrer mais quand tu vas faire les frais : les rôles, le matériel avec l’essence, les frais de la coopérative, du syndic… De janvier à juin, il te rentre pas un centime, il te faut payer ton crédit, après il faut que tu manges…
- Qu’est-ce que j’ai gagné à la fin du compte ? Je fais des crédits comme ça et je me fais 1.500 à 2000 € dans le mois ?
- C’est pas beau ? mais c’est pas beau ? Après je m’énerve : mais espèce de couillon, au bout de 7 ans, tu as payé tout et si tu t’en vas, tu récupères 100 bâtons, montre-moi une boîte que tu gagnes 1 million, 1,5 millions et qu’au bout de 7 ans, tu t’en vas avec 100 ou 150 millions dans la poche ! Montre-moi le ! Il comprend pas que ce qu’il paye, il le place.

A Carteau, l’élevage de moule a commencé dans les années 77 à titre expérimental. Comme c’était dans le périmètre du Port Autonome de Marseille-Fos, celui-ci a dit : « On veut bien si vous vous mettez en groupement ou en coopérative ». On a donc monté la coopérative et on a eu 50 personnes. Beaucoup ont du arrêter pour des questions de santé. En 95, des gens sont partis et c’est nous qui avons racheté leurs parts. On a diminué le nombre de patrons mais on a augmenté le nombre de matelots, avant il y avait 49 conchyliculteurs et 49 emplois, aujourd’hui il y a 39 conchyliculteurs et 120 emplois. Avant on vendait 500 kg par jour. Maintenant, équipés comme on l’est, 500 kg c’est de la rigolade ! Quand on a commencé, on les passait à la main…  »

Albert Castejon, conchyliculteur à Carteau, Prud’homme de Port Saint-Louis du Rhône (Prud’homie de Martigues),
Président de la Coopérative Coopaport

La moule de Carteau : 104 tables à moules (de 50 m sur 15 m) réparties entre 39 conchyliculteurs, à raison de 1 à 6 tables chacun. Différentes appellations - la Martiguaise, la Belle de Carteau, la Royale de Carteau, la Camarguaise, la Marine de Carteau - mais le goût est le même car le taux de salinité est identique. La production annuelle est de 3000 t environ. Les parcs occupent une superficie de 1700 ha avec une profondeur de 4 à 7 m. Ils sont alimentés par 50 graineurs (39 conchyliculteurs + 11 personnes) autorisés à récolter les naissains (Etang de Berre, darses du Port Autonome…) en plongée ou à la drague selon la nature des fonds. Les temps de grossissement varient de 6 à 12 mois selon la taille du naissain, l'emplacement des tables et la saison.

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