Un sens collectif pour une pêche écologique

La pêche en étang à Gruissan - L'encre de mer n° 18-19

Ce qui frappe d’abord quand on arrive au petit port de l’Ayrolle à Gruissan, c’est la diversité des âges des pêcheurs : il y a des jeunes, des moins jeunes et ceux qui sont entre les deux. Dans les magasins à filets, sur le quai, ou à bord d’un « bétou » chacun prépare son matériel pour caler un filet de poste au barrage : une capéchade ou montage traditionnel de 3 nasses (pantanes, trabaques ou verveux) au bout d’une paradière (filet vertical qui fait mur) pour piéger les anguilles et les poissons.

Accompagnée de François Marty, une des personnalités de la communauté des pêcheurs, l’accueil est chaleureux. Les pêcheurs découvrent « L’encre de mer », heureux que l’on parle de leur corporation. Entre rire et colère, l’on sent la force du groupe et sa non-reconnaissance par les instances chargées de la gestion des pêches aux niveaux régional, national et européen.

Personne ne prend vraiment la peine de parler de la Prud’homie tant son fonctionnement est intégré à la vie des pêcheurs. C’est en Prud’homie que se distribuent les postes de pêche, que s’organisent les « barrages communautaires » qui permettront de travailler sur de vastes étendues si soumises aux variations climatiques, que se règle toute chose relative au métier. Et le métier, là-bas, c’est une vie et la place de chacun dans le village.

Au Port de l’Ayrolle, il y a 10 pêcheurs avec les mêmes barques, des bétous de 6m de long environ, 9,9 cv. Pas besoin de puissance, c’est pas utile, ça alourdit le bateau et l’arrière. Parfois, la profondeur est de 50/60 cm… On passe quelquefois dans 10 cm d’eau ; même dans peu d’eau, tu as du poisson !


Une polyvalence nécessaire
: « Actuellement nous sommes une trentaine de pêcheurs. Pas tous les pêcheurs de Gruissan pêchent à l’anguille avec les capéchades, d’autres font l’amaïrage – un filet maillant de 2 fois 400 m qu’on cale en escargot et qu’on laisse pêcher toute la nuit pour les crabes, les mulets, les loups, les dorades, les muges…- la battude, une nappe simple avec laquelle on encercle une petite zone et on fait du bruit pour faire emmailler le poisson, le tellinier pour les tenilles (tellines), le masclaou, une pêche des loups à l’hameçon. Certains font exclusivement le travail en mer, avec des trémails (pour les turbots, soles…) et des nappes simples qui, selon la taille des mailles, piègent le bar, le maquereau, le pageot, le marbré…

Pêche à Gruissan, photo E. Tempier pour L'encre de mer

Le barrage c'est un calvaire ! Les pêcheurs se plaignent comme les agriculteurs mais la mer est plus basse que la terre !

Il faut que les mecs puissent se reporter sur une autre espèce quand celle qu’ils visent commence à chuter ou qu’une autre s’avère plus intéressante. Si t’as une avarie sur un bateau, le temps de changer le moteur, d’avoir le crédit et de tout avoir remis à jour, t’en as pour 2 à 3 mois. Qu’est-ce que tu fais pendant ce temps-là ? Si t’as de la trésorerie, tu montes du filet, tu carènes le bateau… mais si tu rates une bonne saison, déjà tu fais la tête ; si tu gagnes rien, tu refais la tête, tu es en train de te ré-endetter et tu peux pas te reporter sur la telline, ou la palourde, tu es coincé…

La polyvalence, c’est la seule pêche écologique. Si l’on pêche qu’une seule espèce, on peut faire beaucoup de mal.

Les barrages : Nos étangs sont grands, peu profonds, avec des vents et des courants violents et fréquents. Le barrage permet de retenir et concentrer les poissons pour mieux pêcher. Il se fait à un endroit large parce que le courant est le moins fort, les filets peuvent tenir. On cale quelquefois vers le grau pour attraper des grosses anguilles mais s’il y a une renverse du nord, on ne retrouve plus rien. La pêche est focalisée sur le mois de novembre, période de dévalaison des anguilles matures alors que celle-ci peut se prolonger sur les mois d’hiver dans des étangs plus profonds. Un barrage c’est 3km600 de filets en fond, plus les capéchades en amont avec lesquelles on pêche les poissons stoppés par la muraille. Chacun se retrouve donc avec 11 filets au minimum au barrage.

On divise le barrage en portions de 30 à 40 m. Chaque portion a un nom (le sécant, le paré, la canalis…) comme dans les champs où tu trouves « le coin du Papy… » Le nom correspond quelquefois à des gens, des situations, des lieux (un trou, un sec…). En fait il y a des lieux dans la mer ! Les portions sont tirées au sort parce qu’il y a 4 ou 5 endroits super bons, et d’autres mauvais. Mais les mauvais doivent être barrés quand même ! Si ton poste est très mauvais, tu ne cales pas ta capéchade, seulement le fond. Certains endroits demandent beaucoup de travail et rapportent beaucoup ou rien ! C’est le problème des algues et de tout ce qui circule avec des forts coups de vent. Les emplacements sont balisés par des roseaux. Quelquefois, on se trompe, alors ça devient un peu cloche-merle…

Chacun est censé entretenir à son profit mais aussi au profit des voisins. Celui dont le filet part, il crée un grand trou ; ce courant, le poisson le sent et se sauve au détriment de tout le monde. Si le trou se fait par hasard, il n’y a pas de punition. On nomme des gens, en général 3 dont 1 prud’homme, qui sont responsables de la pêcherie et chargés de surveiller.

Si tu as un poste où les loups risquent de passer quand il fait froid (comme un canalis, un creux), au mois de décembre tu mets de grosses pantanes parce que tu peux prendre 100 kg de loups. Si tu mets une toute petite pantane qui va prendre 10 kg d’anguilles, ça ne marchera pas pour les loups. On n’a pas toujours le filet idéal mais on fait, au mieux, en fonction du poste. C’est un choix quasi-journalier pour chaque pêcheur. Pêche à Gruissan, photo E. Tempier pour L'encre de mer

Même quand un barrage est complet, 50% des anguilles passent par-dessus, par-dessous, dans un trou… Seules les pêcheries automatiques en ferraille peuvent prétendre arrêter vraiment le poisson. Et les crabes ! Y en a qui grimpent le long du filet et qui redescendent de l’autre côté. Les mazerous (anguilles matures) n’ont pas le même comportement que les anguilles vertes. Autant les anguilles vertes se tiennent près du fond, autant les mazerous montent vers le haut et migrent facilement, soit sur le fort vent du nord, soit sur le redoux derrière le fort vent du nord. A ce moment-là tu as forcément de l’eau très haute qui facilite le passage par-dessus les filets.

Autour des années 98, le nombre de pêcheurs d’anguilles dans la Prud’homie avait fortement diminué et s’est posée la question de savoir combien de barrages l’on pouvait encore entretenir correctement. On a supprimé 2 barrages (étangs des Goules et de Campignol) qui étaient en amont, au profit des 2 en aval (étangs de l’Ayrolle et de Gruissan), et on a du inventer une nouvelle manière de gérer l’étang. Aux Goules, on a dit : « C’est simple, on supprime le barrage et on mettra deux filets pendant 2 mois de l’année seulement (oct-nov) ensuite on laissera tranquille ». Campignol, il y avait un autre barrage, on a dit : 4 mois (oct-nov et avril-mai) avec un maillage de 8 mm de côté. La raison du maillage était qu’on y pêchait trop de toutes petites anguilles. On a fait cet effort tout seul, sans demander de subventions à personne pour agrandir le maillage. Notre objectif était de pêcher des anguilles plus grandes, plus adultes et qui donc pèsent plus.

Simultanément on a aussi interdit la pêche dans les gaçots, les touts petits étangs où l’on met 1 ou 2 capéchades, ils sont très vaseux mais ils servent de refuge à la toute petite anguille, celle qui est entre l’allumette et le stylo bille. Dans les canaux, on cale chacun un filet avec un roulement hebdomadaire des postes. La saison est de 6 mois (oct-avril).

Du 15 octobre au 1er mai, certaines zones sont libres, une grande zone au milieu de l’étang est complètement libre, on l’appelle les « vacants ». Par contre le nombre de filets que l’on y met est limité à 6 par personne et la maille minimale de la maître (pentane principale, face à la paradière) est de 8 mm.

Il y a des pancartes sur chaque ensemble de filets afin que l’on sache à qui il appartient. Si on cale côte à côte, il faut garder 100 m entre chaque filet. Si on cale « cap à cap » on ne garde que 20 m de distance car la pêche de l’un ne gêne pas la pêche de l’autre. Après le 1er décembre, on peut caler avec diverses orientations. Avant cela, on met tous les filets dans le même axe de manière à ce que les poissons qui descendent aillent au barrage. Sinon le barrage devient inutile. Autant le supprimer.

Si on a les mêmes droits, on n’a pas la même capacité à travailler : nettoyer régulièrement, enlever les crabes, les algues, vérifier que le filet assole bien… Les résultats vont de 1 à 2. Y a une part de hasard, une part de travail et une part de connaissances dans le montage du filet, la manière de l’installer…

Comme les étangs sont peu profonds, avec la chaleur, les anguilles sont susceptibles d’attraper une maladie qui s’appelle la peste rouge, ou la queue rouge. Cette maladie peut les tuer dans la nuit, à l’intérieur des nasses. Comme on vend les anguilles vivantes, il est stupide d’aller tuer du poisson pour le plaisir. A partir des années 50-55, on a décidé de suspendre la pêche des anguilles au filet, du 1er mai au 15 sept. C’est un repos biologique

Toute personne qui veut avoir accès à la pêche à l’anguille dans Campignol ou aux Goules, qui sont les zones les plus riches, doit prendre place dans un barrage communautaire. Pour avoir accès au barrage, il faut être inscrit à la Prud’homie et enrôlé au moins 9 mois dans l’année. Pour pouvoir s’inscrire, il faut résider dans une des communes de la Prud’homie depuis un an. L’idée est que les gens ne cumulent pas les meilleurs postes des différentes prud’homies. Par contre, les pêcheurs étrangers à la prud’homie ont droit à une capéchade dans certaines zones et à d’autres engins (trémail, battude…) Dans l’histoire, il y a des cas de détresse où la prud’homie a accepté de partager ses richesses et son territoire avec d’autres gens pour les aider. Cela a été le cas au début des années cinquante quand Leucate a accepté des pêcheurs de Bages dont l’étang avait gelé.

Les règlements, c’est le principe des grilles qui se superposent ; à la fin tout le monde est coincé tellement y a de grilles, la lumière ne passe plus…

On cale les barrages au 15 sept. pour les dorades. Un peu qu’elles sentent les eaux de la mer, elles sortent bien avant les anguilles. Les loups, c’est pas pareil, ils ont pas le même métabolisme, ils se reproduisent qu’à la fin de l’hiver, ils sortent plus tard de l’étang, quand vraiment ils souffrent, qu’ils ont froid malgré leur couche de graisse. On prend le poisson quand il souffre…

L’hiver, quand il y a un risque de gel, on lève les barrages et les filets. Au dégel, les morceaux de glace coupent les filets. Le matériel c’est pas grand-chose mais c’est le travail … Une seule pantane, il faut plus d’une journée de travail de 8 à 9 h pour la découpe, le montage. Une capéchade complète, tu as plus de 6 jours de travail au minimum.

De novembre à mars, la mer est dangereuse – la mer de froid – il y a souvent 300 à 500 m de houle sans même le vent du marin (vent d’est). Est-ce que cela vient de tempêtes en Sicile ?

On prend beaucoup de dorades depuis quelques temps, était-ce les filières à moules en pleine mer qui les attirent ? On prend plus d’oursins, de gobies, les gros… Par contre, les crabes diminuent, également les anémones, les joëls (athérines), les soles…

F. Martu, Pêche à Gruissan, photo E. Tempier pour L'encre de merCeux qui attendent d’être inscrits à la Prud’homie peuvent être matelot d’un patron pêcheur, celui-ci te montre le travail, les règles, y compris celles de l’institution prud’homale. Quand tu es matelot, tu as le droit d’assister aux réunions mais t’as pas le droit d’intervenir, ni de voter. En tant que retraités, on peut participer aux réunions mais on s’abstient dans les votes.
La grande difficulté pour un jeune c’est d’acheter un PME (permis de mise en exploitation). Ce système-là, on l’a pas inventé et profondément on n’est pas d’accord. C’est une entrave à l’installation.

A Gruissan, il y a un groupe, c’est très fort. Même les jeunes d’aujourd’hui l’ont compris. Sans vie de groupe, sans règles collectives, sans cohésion, on ne pourrait pas former un barrage. La Prud’homie a fait construire les baraques à filets et en organise l’usage. Elle gère les hangars, les places pour vendre au détail, la pompe à essence détaxée… Les aménagements dont les jeunes profitent aujourd’hui ont été mis en place par ma génération.

Avec François Marty, pêcheur à Gruissan

François Marty, pêcheur à Gruissan, ancien Secrétaire de Prud'homie, ethnologue à ses heures, et auteur de plusieurs ouvrages sur les techniques et savoir-faire de la pêche artisanale, avec Bernadette sa femme qui est également pêcheur. Dénommé parfois « Prof » par ses collègues, il explique que chacun a plusieurs surnoms mais que le plus « méchant » tout le monde le connaît…, sauf l'intéressé lui-même !

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