Revue de L'encre de mer n°20-21

Une très vieille aventure

Photo G. Chabrière

Lequel d’entre nous n’a jamais imaginé, sur la trace des écrits de Jules Verne ou Robert Merle, se retrouver sur une belle île déserte (enfin… pas forcément déserte) et tenter de survivre avec ce que la nature propose en s’aidant de quelques moyens rudimentaires et de brèves connaissances scientifiques…

Ce rêve a pris la forme d’une curieuse expérience. En voici l’histoire :

Nouvellement arrivé à Châteauneuf les Martigues, ma passion pour l’étude de la préhistoire m’a conduit au site de la « Font aux pigeons » fouillé en 1979 par mon ami Jean Courtin, archéologue et directeur de recherches au CNRS, et en 1950 par M. Escalon de Fronton, directeur des antiquités préhistoriques.

Captivé par le « Mésolithique castelnovien », me voilà donc transporté 8000 ans en arrière, au « Grand abri », assis, vêtu de peaux tannées à l’ocre et tenant à la main une coquille de moule crantée, auprès d’un bon repas fait d’escargots, de lièvre, et de daurades grillées…

Mais… comment ont-ils pu pêcher tant de daurades dont les fouilles témoignent ? Voilà une énigme intéressante pour un homo sapiens de l’ère industrielle…

Pour pêcher de la dorade il y a 8000 ans, il faut tout d’abord se rendre au bord de la mer, soit une heure de marche au travers de la chaîne de la Nerthe. A la fin des temps glaciaires, la mer n’est pas remontée assez haut pour franchir la Passe de Caronte, et l’Etang (de Berre) ou les marais de la plaine au Nord ne sont pas encore saumâtres. Il faut utiliser du fil, des hameçons, des cordes, une pirogue monoxyle , peut être des torches pour pêcher de nuit à la foëne ou au harpon…

Photo G. Chabrière

Pendant une année, je vais, sous le contrôle scientifique de Jean Courtin, reconstituer tous les outils qui ont pu servir à ces captures de poissons de mer. L’idée maîtresse c’est que les moules crantées ont pu permettre de carder des fibres végétales (lin sauvage, orties, genêt d’Espagne) préalablement rouies et teillées ; tout cela pour faire des fils et des cordes. De tâtonnements en échecs, de succès en désillusions, le travail avance lentement avec quelques émanations malodorantes (le rouissage des fibres dégage des odeurs de pourriture) ; l’objectif étant de ne recourir qu’à des matériaux et des techniques pré-historiquement avérées.

Afin de retrouver une ichtyofaune la plus proche possible de ce qu’elle pouvait être au Mésolithique, et sur les conseils des services archéologiques de la Ville des Martigues, je sollicite auprès du « Parc Marin de la côte bleue » l’autorisation de tester mon matériel en zone protégée.

Reste à prévoir le savoir-faire… La technique et le matériel patiemment élaborés sont présentés aux pêcheurs professionnels de Carro qui délèguent l’un d’entre eux, Claude Fasciola, pour me venir en aide dans cette expérimentation.

Le lundi 13 octobre, Claude, le patron-pêcheur m’embarque avec Taïs, mon bouvier bernois, sur le « SANCHRIST ». A la sortie de l’Anse du Verdon nous mouillons vers 18h un palangre de 100 m de long fabriqué avec une corde à trois torons en lin (diamètre : 2,8 mm). Tous les deux mètres sont fixées des brassoles (cordelettes) en lin ou en boyaux de caprins (de 6/10ème ou 8/10ème) sur lesquels sont montés des hameçons bi-pointes en os de lièvre, boutoir de sanglier ou bois de cerf. Calé à une douzaine de mètres de profondeur, l’engin est lesté de pierres calcaires. Pour ce premier test, nous sommes hors de la réserve.

Dès l’aube, nous nous retrouvons toute une équipe, prête à embarquer, pour suivre l’opération en cours : F. Bachet, directeur et plongeur du Parc marin de la Côte Bleue, mes amis de « silex fac-similé », G. Chabriére et C. Trubert, M. Lancestre, journaliste de La Provence, notre capitaine Claude, Taïs et moi.

Photo G. Chabrière

Au petit matin les couleurs du soleil percent la brume, éclairent en rose la côte qui défile sur notre gauche. Arrivés en vue des bouées, notre plongeur s’équipe, s’immerge avec une caméra. La tension monte d’un cran, plus personne ne parle, tous les yeux sont fixés sur les bulles qui arrivent en surface… Du fond, sombre, nous parvient la lueur d’un flash ! Et dans les secondes qui suivent la mer bouillonne, Frédéric Bachet émerge avec, de sa main tendue, le signe de la victoire, il enlève son embout et nous dit : « Il y en a deux au fond ! … Des grosses ! J’y retourne, attendez pour remonter le palangre ». A bord c’est l’explosion ! Les cris s’entendent au travers des âges jusqu’aux oreilles de nos ancêtres du « Grand abri », occupés à manger loups et daurades. Jean Courtin a trouvé les restes de leurs repas au milieu des moules crantées et des lames de silex, et nous venons de prouver comment ils avaient pu procéder pour se ravitailler. Mon premier coup de fil est pour lui, le second pour mon épouse qui a supporté pendant un an les odeurs nauséabondes et un mari absorbé dans ses travaux.

Nous sortons de l’eau deux belles daurades royales qui ont mordu à l’appât constitué de morceaux de seiche et de pieds de coque. Le retour au port est triomphal et, comme il se doit, arrosé au champagne. Le travail n’est pas terminé, il reste à publier le mode opératoire et les résultats de l’expérience.

L’aventure humaine commence parfois au fond de son lit, à 12ans, un livre à la main ; c’est la mienne et je la souhaite à tous, car elle est… « trop ! » comme disent mes petits enfants.

Toomaï

Pour en savoir plus sur les techniques de préparation des fils et cordes

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Une réponse à Une très vieille aventure

  1. métacarpix dit :

    Je vous remercie pour cet article et pour celui sur les cordes et fibres végétales, cela faisait longtemps que je me posait la question de leur fabrication ! Document tres interressant
    xavier

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