Article de L'encre de mer n° 20-21

Pêche des langoustes au thys à Sanary

Pour une terrienne, une sortie en mer représente toujours une aventure. Celle-ci, par une belle matinée d'été, s'annonçait tranquille, je l'ai trouvée brutale. Les fonds de pêche étaient proches, au sortir de la rade, devant le Cap Sicié. A peine arrivés, l'orage d'abord, parsemé d'éclairs dans la nuit mouvante, suivi d'une averse de grêle. Une brève accalmie au lever du jour et déjà la houle du mistral se formait. Sept heures durant, ballotés en tous sens, les trois hommes ont remontés les filets, écrasés sous leurs bottes les colonies de saint-ciboire ([Variété d'oursins qui prolifèrent sur de nombreuses zones et qui ressemble vaguement à un ostensoir. « Egalement appelé « oursin du diable », ses épines peuvent percer les bottes et blesser les pêcheurs.)] venues chercher pitance dans les filets, secoués ces nappes pour ôter les débris coquilliers et pierreux, patiemment dégagés les langoustes emmêlées, avant de replonger les trémails dans l'eau profonde. Quand enfin le bateau fut à quai, chargé de deux belles caisses de crustacés et quelques gros poissons, les chalands, les clients, attendaient, reposés, la livrée mystérieuse, la promesse de l'exquise…

Les thys, ou sujetières, sont des trémails à mailles très claires (des gros carreaux) d’1m50 de haut. En général, on cale 2 jeux de 10 pièces de filet (de 100 m de long chacune) dans des fonds de 90 à 150 m. On travaille sur des fonds durs à langoustes. Les filets restent 2 à 3 nuits, en principe. Si on sait qu’il y a du poisson, on ne laisse que 2 nuits. Après, cela dépend aussi de la météo. Au-dessus de force 5, cela devient embêtant, la langouste risque de s’abîmer. Quand le bateau se dresse avec la vague, cela tire sur le filet, on risque de casser 2, 3 pattes… Si elle est mal emmaillée, on la casse en 2. On essaie d’éviter.

Un filet que l’on perd, on l’égrapigne. Si on ne le récupère pas, c’est qu’on nous l’a volé. Ce sont des cargos qui nous coupent les signaux quelquefois. Avec les cônes radars, c’est déjà beaucoup mieux. Au Cap Sicié, les cargos passent à un demi-mille de la côte. Ils suivent la ligne de fonds des 100 m. Ils passeraient un demi-mille en dehors (au large), en suivant la ligne de fonds des 500 m, ils ne gêneraient personne. Un jeu de thys, avec le montage, revient à 1500 euros (120 à 150 euros la pièce), alors on préfère le récupérer…

Y a des roches à langoustes, et des roches à poissons. Quand il y a une roche et que je sais qu’il y a des langoustes, je vais faire 1 ou 2 calées puis je vais les laisser. Il faut varier pour que les zones se refassent. Ça dépend, le pêcheur, comment il travaille. S’il prend tout, l’année d’après il n’y a plus rien, la roche est morte.

Pour la langouste rouge, on commence fin avril – ou même en mai si on pêche par ailleurs. Elle commence à nager au printemps, alors que la rose on peut la pêcher toute l’année. A la belle saison, on travaille régulièrement jusqu’en septembre. La demande suit, nous avons notre clientèle. A l’automne, c’est la période de frai. Si on veut retrouver des langoustes plus tard, il faut les laisser pondre… C’est la logique, comme de rejeter les femelles grainées et celles de petite taille. Ce serait bien de re-consigner ces usages dans les règlements prud’homaux pour les jeunes qui arrivent à la pêche.

Avec les langoustes, on prend quelques gros poissons : baudroie (lotte), raie, chapon, badasque, saint-pierre, moustelle, quelquefois un congre, une araignée… Parfois, à Noël, on pêche la langouste rose pour le marché, on la trouve à partir de 300 m de fond, avec le même filet.

Le courant varie tous les jours. S’il est trop fort, on ramasse beaucoup de cochonneries : bouteilles, ferrailles, pierres… ce qu’il y a au fond. Cela dépend des temps perturbés, des coups de vent d’est. Cela fait 2 mois que l’on a des séries de courant abominables. On a eu la totale cette année : le vent, le froid, le courant… Nos jours de sortie sont de 10 jours en janvier, 3 jours en février et là, événement, on vient de faire 7 jours d’afilée en mars. 119 coups de vent depuis le début de l’année, donc plusieurs par jour !

A Sanary, nous sommes 2 bateaux à faire ce métier régulièrement. J’ai un bateau de 6 m (45 cv) pour la petite pêche côtière. C’est un patron pêcheur retraité qui le mène. Il sort quand il veut. C’est surtout pour la vente, pour diversifier les apports. Sur le quai, c’est mon frère qui fait la vente.

Les apports peuvent varier entre 10 et 20 kg en moyenne (une trentaine de langoustes). C’est cyclique, l’année dernière, c’était une bonne année. On les vend directement, en moyenne à 60 euros du kg, et à 50 euros au mareyeur. Je peux les garder en vivier, elles tiennent sans problèmes- même 3 à 4 mois si on voulait ! – mais si on les garde 15 jours c’est le bout du monde. Quels que soient les apports, l’hiver, la vente n’est pas forte : un peu le week-end et les jours fériés, et quand il fait soleil ! Les jeunes ne viennent pas trop. Puis les clients regardent les prix sans faire attention à la provenance, ou à l’élevage. Il faudrait que l’on fasse plus de publicité….

Avant l’arrêt de la thonaille, on allait très peu à la langouste – seulement quand il y avait la lune et que l’on ne pouvait pas caler la thonaille – et pour diversifier la vente. Et maintenant on s’est reporté sur la langouste, la dorade rose, le merlu. J’avais 2 marins, maintenant, j’ai 1 marin et 1 apprenti. A moyen terme, on va tout détruire si l’on ne peut pas pêcher le thon… Cette année, ils proposent que l’on pêche notre quota à la canne… L’espadon, cela va être plus difficile ; il faut le prendre au palangre, c’est beaucoup plus de travail, il faut l’amorce, le bateau est équipé différemment…

Est-ce qu’on a envie de se lancer là-dedans ? C’est un autre métier. Si l’on est seul à pêcher, ça va mais, dès que les autres bateaux arrivent, les captures baissent… Là, en voulant préserver les thons que va-t-il se passer ? Ils vont bouffer tous les anchois et les sardines. Les merlus et les autres espèces derrière vont chuter. Pour le thon, ils disent qu’il n’y en a plus mais ils regardent les zones de grande concentration. Ils ne savent pas qu’il y a des compagnes éparpillées un peu partout. On le voyait à la thonaille. Si ce sont des classes d’âge qui manquent -car ils sont longs à venir- pourquoi ne pas préserver les zones de frayère ? Interdiction de pêche des gros géniteurs. Même la pêche de loisirs au broumé cible les gros poissons de 100 kg… Les petits sont en abondance phénoménale et on surpêche les gros avec des bateaux industriels… Quand la ressource baisse, à la pêche artisanale, on s’arrête de nous-mêmes parce que le métier n’est plus rentable.

La thonaille, je la fais depuis 1996. Quand on a commencé, il n’y avait pas beaucoup de bateaux et la pêche était beaucoup moins forte que maintenant. Avant cela, je pêchais les thons à la canne, surtout le germon. Les thons rouges ont fait disparaître les germons – nous, on le voit comme ça – on prenait 40, 60, 150 germons à la canne, et seulement quelques thons rouges. Maintenant, on ne prend plus de germons et il y a des thons de partout.

A bord du « Dragon » (11 m, 287cv)
Entretien avec Jean-Michel Cei, patron pêcheur et premier Prud’homme de Sanary

* Avant la langouste nageait bien à la pleine lune, et maintenant c'est tout l'inverse. Ça change, comme beaucoup de choses à la mer. Maintenant c'est quand il y a la grosse houle de mistral qu'elle nage le mieux. * Un endroit ouvert comme nous, on n'a peu de zones abritées - à part du vent d'est un peu dans le golfe. On est un cap avancé, à la latitude du Cap Corse...

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