L'encre de mer n° 22-23

Quand l’infiniment petit rime avec nos choix de développement

I. Ecloserie de homards : « Les pêcheurs m’ont offert les moyens de les aider »

En 1972 quand des marins pêcheurs m’ont demandé de travailler avec eux dans la gestion de la ressource pour comprendre un peu ce qui se passait dans la disparition de certaines espèces et la diminution des stocks, je leur ai expliqué qu’il fallait monter un laboratoire dans lequel on produirait du plancton végétal, puis du plancton animal, ensuite on déciderait ensemble des espèces à repeupler… Ça a été un beau parcours où les pêcheurs ont construit une écloserie, un laboratoire à l’île de Houat, en face de Quiberon.

Construction de l'écloserie de Houat avec les pêcheurs- Photo UNICOMA

Déjà à cette époque, leur volonté était de réensemencer la mer pour éviter la disparition de la petite pêche artisanale. Ils pratiquaient une pêche côtière à la journée avec des casiers, des lignes, le bao (palangre), et le filet pour quelques-uns. Il y avait 80 pêcheurs sur une île de 350 habitants ! C’est pas mal…

Ils étaient organisés en coopérative à l’époque. Celle-ci regroupait plusieurs centaines de marins pêcheurs sur le littoral, du Croisic à Lorient. Avec mon collègue Jean Le Dorven, nous étions rémunérés par la coopérative en tant que biologistes de service. On essayait d’apporter des réponses à leur question sur la ressource, la biologie, l’écologie, l’aquaculture… Nous, une aquaculture sans les pêcheurs ne nous intéressait pas, c’était eux qui devaient décider quelle sorte d’aquaculture l’on pourrait développer sur le littoral.

L’écloserie s’est arrêtée en 1990, elle a été rachetée par une grande firme de cosmétiques, intéressée par le plancton. Au départ, il était prévu que l’on continue à faire du homard mais le bâtiment et les bassins ont été détruits pour faire place à un laboratoire sophistiqué avec une vitrine à l’entrée… C’est devenu un outil moderne, ça c’est sûr, mais qui ne fait plus de bébés homards.

Des années après nos repeuplements, les pêcheurs de Houat reconnaissent que le stock de homards n’a pas diminué. Non seulement, on n’a pas fait que stagner mais les captures sont passées de 2000 t à 3000 t en France ! Et ce n’est pas comme au Canada où les homards canadiens vivent enfouis dans la vase comme les langoustines.

II. Etang de Thau : « La crevette, on l’élèvera dans son milieu, il suffit de mettre quelques enclos »

J’ai démarré la crevette dans l’étang de Palavas et dans l’étang de Thau avec les prud’hommes. C’était super, c’est un bonheur avec eux. L’idée était de voir comment on pouvait élever de la crevette pénéide, mais de façon extensive, sans apport de nourriture. On avait réussi ! On faisait des enclos sur les tocs de l’étang de Thau, du côté de Sète. Tu as de l’eau peu profonde, tu as des grandes surfaces avec une productivité de plancton incroyable… Les tocs, on peut dire que ce sont de « petits » plateaux continentaux avec une forte diversité de plancton animal et végétal qui permet d’alimenter l’étang de Thau. A la différence du bouquet des côtes atlantiques qui est détritivore, qui mange des cadavres de poissons, etc. les pénéides sont des gros consommateurs de zooplancton ; dans les zones tropicales elles sont très grandes. La pénéide, c’est du haut de gamme dans la chaîne alimentaire ! On s’est dit : « Ça doit pousser tout seul ». On faisait des enclos de 1000 m² et on mettait des crevettes : dix-mille, pas beaucoup ; on les suivait et on avait de belles croissances, sans apport de nourriture. On a fait ça pendant deux, trois ans mais il y avait de grands projets immobiliers entre Sète et le Cap d’Agde. Sur le cordon lunaire de 17 km, des promoteurs voulaient bétonner. On parlait de dizaines de milliers de lits… On a monté une association à l’époque pour dénoncer cela. C’était impossible… c’était dans les années 1980-85. Avec les pêcheurs, on a montré que c’était des zones à préserver pour la nature, et aussi que l’aquaculture n’était pas incompatible avec le respect de l’environnement. Au lien de bétonner le cordon lunaire, les marais salants, nous on disait : « La crevette, on l’élèvera dans son milieu, il suffit de mettre quelques enclos ». Bien-sûr, ça n’a pas plu à tout le monde, et à chaque fois, trois semaines à un mois avant la pêche, t’avais des commandos qui arrivaient et qui déchiraient tout. Ils détruisaient tous les parcs… On voyait bien de quel bord ils venaient. A la fin, les derniers enclos, on avait mis des miradors. On avait une cabane et un pêcheur avec un fusil et un projeteur : l’horreur… C’était pas possible de faire cette aquaculture comme ça, On a arrêté. C’était pas dans la philosophie des pêcheurs de faire des choses pareilles… Bien sûr que les pêcheurs, par la couleur, par l’odeur de l’eau, par tous les indices qu’ils remarquent… peuvent apporter des informations formidables.

Alevin de homardJ’ai bossé au Japon pendant 3 mois, au début des années 70. Là-bas, y avait des écloseries où ils mettaient des centaines de millions de poissons-larves à l’eau, et ils les récupéraient…

III. Bétonnage littoral : « Plus y a de flamands roses, plus le milieu est pauvre… »

Y avait une publicité à côté de Carnon qui disait en gros : « Nos constructions sont compatibles avec l’écologie puisque les flamands roses prolifèrent ». Plus les constructions de la Grande Motte, Carnon, Palavas se développaient, plus les flamands roses venaient ! Je me dis : « Si les flamands roses deviennent des auxiliaires du bétonnage du littoral… ». Je vais voir un pêcheur et j’lui dis : « Les flamands roses, ils sont en train de nous mettre la pagaille ! » Il m’a raconté : « Je vais t’expliquer : avant, quand y avait pas de bétonnage, quand l’eau circulait bien, quand les eaux douces rentraient dans l’Etang de l’Or ou de Carnon, y avait des échanges avec la mer, c’était formidable. D’abord on avait 1m50 de hauteur d’eau, c’était super, on avait du plancton, des crabes, des coquillages, des poissons… une diversité incroyable ! Et quand ils se sont mis à bétonner, au début, y avait pas de flamands parce qu’à 1m50, ils se mouillent le ventre ! Il leur faut de l’eau jusqu’aux genoux, il ne faut pas que ça dépasse. Depuis qu’ils ont bétonné, ils ont fermé des vannes, éviter des changements d’eau entre la lagune et les eaux douces. Les niveaux ont diminué, on est arrivé à 50 cm d’eau. Aujourd’hui les crabes, les coquillages, les poissons ont disparu, il n’a survécu que le plancton animal et le plancton végétal, et ça tombe bien parce que les flamands roses, c’est ça qu’ils veulent ». Il était fou le pêcheur… C’est une catastrophe les flamands roses ! Ils sont un indicateur de déséquilibre du milieu.

IV. L’incidence dramatique d’un projet touristique pharaonique

  1. une eutrophisation à 50 m de profondeur…

« Pierrot viens-voir au large de Belle-Ile, on comprend pas, l’eau elle est noire ; quand on relève les filets, les poissons, ça sent l’œuf pourri ». C’est le barrage d’Arzal sur la Vilaine qui avait été ouvert 3 semaines auparavant, provoquant un apport de nutriments excessifs. Avant le barrage, la mer, elle gérait tout cela en 12 mois, là on lui demande de gérer tout cela en 15 jours. Face à une pollution organique en grande quantité, elle répond par un développement anarchique très mono-spécifique de plancton qui occupe tout le terrain, s’écroule sur le fond, et accélère le développement bactérien. Au fond, il. y a donc une couche de boues planctoniques qui sont digérées par des bactéries fortement consommatrices d’oxygène. Alors les vers, les fouisseurs, les coquillages disparaissent… On trouvait les coquillages pincés sur les filets, ils cherchaient à sortir de là, c’était une stratégie, un réflexe. Ils s’accrochent à ce qu’ils trouvent, une épave, une algue, un filet… C’est un indicateur d’eutrophisation sur le fond. Au microscope, on voyait que la boue au fond était composée de millions de diatomées en décomposition et à l’intérieur des espèces comme des dinoflagellés qui, elles, peuvent résister aux déséquilibres du milieu.

Quand je suis revenu à Beg meil, j’ai raconté cela aux pêcheurs. Ils m’ont dit : « T’avais pas besoin d’aller à Belle-Île, on a la même chose aux Glénan » A cause du barrage toujours.

Dinoflagellé Dinophysis - Photo Maurice LoirOn a eu l’expérience des marées noires en Bretagne qui sont violentes car elles polluent d’un seul coup, et 10 à 15 ans après, c’est étonnant comme la nature a repris le dessus. Le problème, c’est la pollution diffuse – 20 fois le prestige chaque année avec les dégazages, rejets licites ou illicites – qui peut avoir un impact à long terme et qui est assez inaperçue.

2°) Un projet de marina, les pieds dans l’eau dans les marais de Guérande…

Marais salant de Guérande – Photo Univers-sel Le barrage avait été fait dans les années 70, pour réguler la montée des eaux des grandes marées dans le pays de Redon qui avait les pieds dans l’eau une fois par siècle environ. Au départ, le barrage était là pour n’être fermé qu’aux grandes marées problématiques, ce qui est très rare. Mais on a bloqué les vannes. Conclusion : la marée s’est retirée et l’eau douce est restée derrière le barrage, faisant un grand lac. A partir de ce lac, a été montée une station de traitement des eaux pour alimenter la presqu’île guérandaise. On ne pouvait pas développer du tourisme industriel à La Baule s’il n’y avait pas d’eau douce au robinet… On a fait croire à tout le monde que c’était pour le pays de Redon mais c’était en fait pour développer un tourisme industriel à La Baule. Derrière ça, étaient programmées la destruction de tous les marais salants de Guérande et la construction du plus grand port européen de plaisance… On s’est battu : « Guichard, t’auras pas nos marais ! » On a gagné, le projet de marina, les pieds dans l’eau dans les marais de Guérande, a été abandonné. On l’a échappé belle, toutes les autoroutes avaient été programmées. C’était le même type d’aménagement qu’à la Grande Motte, on gardait un ou deux paludiers pour les cartes postales. A l’époque, 50% des marais étaient à l’abandon, on en comptait 180 à 200. Aujourd’hui une grande partie a été remise en état, on en dénombre 280 à 300. A un moment donné, le barrage… il faut bien faire une chasse d’eau mais tu ne sais pas si l’année va être sèche ou pas, alors tu attends le dernier moment… aux mois d’avril-mai, au printemps. Tu lâches un peu car, s’il pleut, tu vas avoir des problèmes ; c’est juste l’époque où il ne faudrait pas car la productivité primaire est en train de se réveiller. Tu balances dans la mer des milliers de tonnes d’eau chargée en matière organique et tu déséquilibres tout l’écosystème.

3°) Depuis 30 ans on a perdu tous les sprats, anchois, sardines… dans la baie de la Vilaine

Ce n’est pas un hasard si la Turballe était un port sardinier, c’est que la Vilaine apportait tous les nutriments qui permettaient au phytoplancton de se développer, aux copépodes et aux sardines de venir. La Turballe a été développée pour la pêche de ces poissons et, depuis le jour où il y a eu un déséquilibre de cet écosystème, 30 ans en arrière, il n’y a toujours plus de sardines, d’anchois…. Et en 30 ans, il y a eu 4 m de bouchon vaseux à l’estuaire, ça a été la disparition des 2000 t de moules produites à Tréhiguier. C’était un des grands centres producteurs de moules. Les pieux ont disparu en-dessous, parfois tu vois des têtes de pieux qui dépassent…

V. « Paludier – parqueur – pêcheur » ou comment vivre en lien avec la chaîne alimentaire ?

Rien ne sert de développer certains secteurs de l’aquaculture industrielle pour produire du poisson très cher et en trop faible quantité alors que la mer bien gérée est une source inépuisable et à bon marché. Tel en témoigne l’exemplarité de la Presqu’île Guérandaise. Au départ, il y a les marais salants qui, malgré leur apparence, ne sont pas des « bacs à sel» ; le plancton végétal s’y développe grâce à l’entretien, par les paludiers, du réseau hydraulique. Ce plancton nourrit les parcs conchylicoles qui alimentent à leur tour, par les millions de larves pondues (plancton animal), poissons et crustacés du littoral au bénéfice des pêcheurs. L’implication de ces derniers dans la préservation de leur environnement est régulièrement relatée dans cette revue : engins sélectifs, rotation des espèces ciblées, cantonnements, actions contre la dégradation du milieu marin…

VI. La conchyliculture, une activité d’intérêt général

La conchyliculture, c’est une activité qui mérite d’être protégée. Non seulement, elle participe à l’enrichissement planctonique mais c’est aussi un super indicateur de la qualité des eaux. Le coquillage se nourrit de ce qu’il y a dans l’eau, et il est bon ou pas bon. Aujourd’hui, des entrepreneurs ferment à cause de la mauvaise qualité des eaux. Ils paient très cher, ils font faillite parfois, et ils n’y sont pour rien. C’est injuste ! Sachant que les normes européennes sont strictes (1), quand les conchyliculteurs ne pourront plus élever les coquillages, ce sont les plages qui seront interdites à la baignade…

Collecteur d'huîtres - Photo Pierre Mollo

VII. Associer les gens du littoral aux nouveaux projets…

Il va y avoir une expérience à Lorient, pour 3 ans, sur des carrières de kaolin. Quand on arrête l’exploitation, l’eau qui stagne devient très verte et ces algues seraient intéressantes pour les agro-carburants. Comme ces carrières, on ne sait pas trop quoi en faire, l’idée serait de booster un peu. Les éléments minéraux sont là et il suffirait juste de contrôler un peu la production de phytoplancton. Si ça ne pose pas de préjudices à l’environnement, pourquoi pas ? D’autant plus que ces agro-carburants ne rentrent pas en concurrence avec l’alimentation comme dans le cas des végétaux. Je souhaiterais que les gens du littoral soient associés à ce projet, plutôt que des multinationales. Ce sont des territoires qui nous concernent, ça crée des emplois, on peut faire des coopératives, les pêcheurs ont su faire du phytoplancton…

(1) : Pour une bonne qualité des eaux, la norme est passée de 2000 à 500 coliformes fécaux par 100ml d’eau

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Pierre Mollo - Photo Katell MolloA la croisée du plancton et des artisans de la mer

Pierre Mollo a commencé sa carrière « plantonique » par la construction d’une écloserie de homards avec les pêcheurs de Houat (150.000 juvéniles par an) et la mise au point de la reproduction d’huîtres plates. Avec les paludiers de Guérande, il a montré l’interdépendance « planctonique » entre paludiers, conchyliculteurs et pêcheurs, et la nécessité de préserver ces métiers. Peaufiner et transmettre savoir-faire et connaissances dans les lycées agricoles, aquacoles et de la mer, auprès des professionnels et du public, assurer le suivi d’expérimentations dans d’autres pays (coopération internationale), constituent le troisième axe d’un parcours original. Et pour témoigner de ces aventures collectives, Pierre a réalisé 25 films et vidéos.

« Aujourd’hui la concertation entre les gens de la terre et de la mer pour la reconquête de la qualité des eaux et la pérennisation de nos métiers occupe tout mon temps. »

C’est-à-dire en pratique :
– participation à des films (non des moindres !) : « L’océan » de Jacques Perrin (sortie prévue en octobre 09) et « Planète plancton », 2 films 52mn de Jean-Yves Collet pour ARTE (automne 2009)
– Création du site de plancton du monde
– rédaction d’un livre : « L’enjeu plancton » avec Maëlle Thomas-Bourgneuf. Edition : Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’homme (sortie prévue oct. 2009)
– des conférences sur demande : pierre.mollo@sfr.fr

NB : Le centre « Cempama » sur le site de Beg Meil où Pierre Mollo a été enseignant-chercheur se nomme aujourd’hui « Agrocampus ». Celui-ci démarre avec l’Université de Bretagne Sud, en septembre 2009, une licence professionnelle : « Coordination Interprofessionnelle des zones côtières ».
Informations sur les sites de l’université ou de agrocampus

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Pour en savoir plus sur le plancton :
- Site de plancton du monde
- Site de l’observatoire du plancton
- La mer, ce n’est pas que de la surface, elle respire

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