Un rôle de sentinelle de la Méditerranée sur le Golfe de La Ciotat « Nous sommes les acteurs de terrain, des acteurs locaux… »

La mer c’est un jardin, j’ai 22 ans de compétition de chasse sous-marine, à peu près 30 ans de chasse sous-marine. En 1988-89, j’ai été vice champion d’Europe et vice-champion du monde. Après comme je n’avais pas gagné le championnat du monde, que la consécration suprême j’allais pas y cavaler derrière toute ma vie et que ça me perturbait trop dans mon métier de pêcheur professionnel de partir pendant des semaines, j’ai changé d’orientation. Pour l’Agence de l’eau, je fais un suivi permanent de l’état des ressources, des posidonies, des espèces invasives, des espèces en baisse (comme les gorgones qui se mettaient à mourir dans les années quatre-vingt Sur les 40 dernières années, le golfe je l’ai battu en tant que pêcheur d’oursins, pêcheur sous-marin, par-dessus, par-dessous, en calant des palangres…

Petit métier de La Ciotat - Photo Alain Ponchon

{Quand on commence à piquer des poissons avec une aiguille, on n’a plus trop envie de les piquer avec une arbalète. Aujourd’hui, je m’éclate quand je descends capturer des anthias, que je leur fais faire des paliers et que je suis au milieu des mérous que je tuais avant. Je les vois différemment. De vivre avec, c’est comme un berger avec ses brebis. Je vis au milieu de cet écosystème marin.}

On ne voit pas moins de poissons ou d’invertébrés. Des poissons, on aurait même tendance à en voir plus pour une majorité des espèces mais les comportements ont été modifiés par la sur-fréquentation du plan d’eau. Les sars qui sont des poissons qui naviguent d’1 m à 100 m de profondeur et qui sont très polyvalents quant à l’occupation du plan d’eau se sont habitués aux filets, aux plongeurs et aux chasseurs. Ils sont devenus capables de reconnaître quelqu’un qui chasse et quelqu’un qui ne chasse pas. On les a autour de nous en plongée bouteille, ils viennent manger dans la main, et quand on a une arbalète, ils se tiennent à portée de longueur de l’arbalète. Comme disait un copain : « Les poissons, ils parlent 4 langues ! ». Les oblades, quand je jette les têtes de chinchards, elles montent comme des folles à la surface. Vous prenez un fil avec un appât, vous en prenez une et après c’est fini. Pendant une semaine, vous n’en prenez plus Elles ont été à l’école et c’est une bonne chose. Quand les pêcheurs ont essayé les premiers monofilaments il y a 50 ans, ils montaient des embouteillages de pageots dans les fonds de 35-40m. Des fois, ça ne passait pas dans le treuil. Après, ils ont cru qu’il n’y en avait plus. Et quand on s’est mis à pêcher au palangre fin, ils ont vu que des pageots, il y en avait encore. Les pageots se sont habitués et je suis pratiquement persuadé qu’il y a des facteurs génétiques, que des spécimens naissent avec plus de méfiance qu’avant. En Corse, on retrouve le comportement des poissons d’il y a 50 ans ici… parce que le plan d’eau est occupé, et encore pas partout, 2 mois dans l’année. Les corbs, en Corse, ils sont dehors, on les voit ; ici, ils glissent, ils se planquent… Et dans les réserves et les aires marines protégées, dès que vous dépassez la limite, 10 m plus loin, c’est fini, il n’y a plus de poissons…

Poisson papillon - Photo Gérard Carrodano
{La posidonie est en bon état. Moi aussi quand j’étais jeune je croyais que le gangui c’était la destruction. A La Ciotat, nous faisons le gangui avec la barre, le gangui à partègue. Mon avis a changé le jour où je suis descendu et je me suis accroché sur un filet de gangui. Le gangui coiffe l’algue. De là à dire que ça fait du bien, mais ça fait pas du mal. D’ailleurs si c’était le cas, ce ne serait pas viable pendant des années.}

A propos des dégâts occasionnés par les mouillages, on a deux exemples flagrants. On a un herbier magnifique dans la baie et avec la maintenance des bateaux de haute plaisance faite par le chantier naval, il arrivait des unités de plus en plus grosses qui mouillaient parfois deux jours devant le chantier. Avec la Prud’homie – puisque je suis prud’homme également – on a convoqué les grandes entreprises, on a fait une cartographie de la zone avec des points de mouillage souhaités pour les grosses unités et ces points ont été communiqués à tous les clients potentiels. Il y avait encore quelques écarts dus à ce que les bateaux étaient sous pilotes, et que les pilotes, on avait oublié de les convoquer. On les a contactés via le CROSS et le sémaphore pour qu’ils fassent mouiller les bateaux de plus de 20 m dans au moins 30 m d’eau. Au-delà de 30 m, il n’y a plus de posidonies. S’il n’y a pas des sentinelles comme nous pour le signaler, on vous laboure l’herbier de posidonies… On a eu le même problème avec des sites fantastiques pour la plongée de loisirs, à l’est de l’Île verte. Il y avait un risque d’agression par les mouillages dans cette zone où il y a plein de mérous, des gorgones rouges de plus d’1 m de long et qui peuvent atteindre 100 ans. Avec l’appui du Conseil Général des Bouches du Rhône et de l’Agence de l’eau, sur les 5 roches principales, on a mis des anneaux en inox fixés au fond et toutes les écoles de plongée descendent un bout, le passent dans l’anneau et remontent à la surface. Depuis, le fond souffre moins. Pour les particuliers, y a un arrêté préfectoral qui interdit le mouillage ; soit ils passent un bout dans l’anneau, soit ils laissent une veille et tournent autour des plongeurs. Malgré ça, de temps en temps, les gens ne savent pas, il y a des mouillages. Quand je passe avec mon bateau, je leur donne la plaquette d’information et je les préviens. En général ça se passe bien.

un drôle de saint pierre ! - Photo Alain PonchonIl faudrait aussi faire des enrochements dans le milieu naturel pour pouvoir augmenter les zones de pêche, c’est tellement évident… La baie, c’est de la posidonie avec quelques roches dans les fonds de 60 m. Dans la zone des 40-50 m où il y a moins de chasseurs sous-marins, on mettrait des roches de carrière pour durcir le fond… Au bout d’un an, c’est opérationnel, vous augmentez la biomasse de poissons et le nombre de sites de pêche. Les récifs, ça coute cher, et la différence avec l’éboulis c’est qu’en tombant les roches font leurs trous. Les poissons vont choisir où ils vont faire leur nid, dans un endroit où ils sont à l’abri des prédateurs et où eux-mêmes sont des prédateurs. Ils voient avec les courants. Nous les chasseurs sous-marins, on comprend un peu. A un moment donné, on a mis des tubes en fibrociment ou en ferraille pour pêcher des congres et on s’est rendu compte que seuls les tubes exposés du côté du courant leur convenaient. A certaines périodes, vous aurez des concentrations de poissons, à d’autres non. Dès que les algues calcaires commencent à se fixer dessus, ça démarre, vous avez les invertébrés et toute la chaîne se met et puis voilà. Les japonais sont les rois. Nous, on a 500 ans de retard… Vous regardez la télé, on vous montre les merveilles de la mer. Quels que soient l’océan et la zone, on vous montre chaque fois des épaves. Mais des épaves, c’est interdit d’en mettre…

Gérard Carrodano, prud’homme pêcheur à La Ciotat, spécialisé dans la capture d’espèces vivantes
Bateau « Barbe d’or » (9m60, 200 cv)

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