L'encre de mer n° 22-23

La mer, ce n’est pas que de la surface, elle respire… ou l’enjeu planctonique

Pierre Mollo - Photo Katell Mollo
90% de la biomasse marine, c’est du plancton !

On ne peut pas parler des poissons, des coquillages et des crustacés sans parler du plancton qui est à la base de leur existence. On dit que le plancton serait la plus grande biomasse de la mer, mais comme elle est invisible et non palpable, mon travail c’est de la rendre visible et compréhensible… Quand on regarde de près, on s’aperçoit que ça peut être très joli, avec des formes incroyables, parfois très simples comme des petits points ronds, parfois des palettes natatoires, des cils… C’est la plus grande diversité sur la planète qui comprend des centaines de milliers d’espèces, pour ne pas dire des millions d’espèces.

Il produit plus de 50% de l’oxygène… quand même !

La prolifération de certaines micro-algues peut contribuer à l’accélération de l’évaporation de l’eau, jouant ainsi un rôle important dans la formation des nuages, des turbulences, des climats…

Le plancton végétal apporte les éléments nécessaires au bon équilibre des écosystèmes

Les gens ne le savent pas mais dans le plancton végétal, tu as des protéines végétales, des oligoéléments, des acides aminés, des omégas 3 et des bactéricides, tous les médicaments de la mer. Parce que c’est comme sur la terre, il y a des plantes qui produisent des substances pour empêcher les agents pathogènes de se développer. La nature, depuis la nuit des temps, a eu à lutter contre ça aussi. Elle a fabriqué des espèces comme le plancton végétal (ou phytoplancton) spécialisé dans la lutte contre les agents pathogènes qui transmettent des maladies. Si ces planctons-là venaient à disparaître, ce serait un risque de développement de nombreuses maladies pour les espèces marines. C’est pour ça qu’il est très important de bien connaître le fonctionnement de ces micro-organismes.

Méduse - Photo Maurice Loir

{La méduse erre au gré
des courants et prolifère en
fonction de la température, des courants et de l’abondance zoo-planctonique (copépodes).Celle-ci
peut être engendrée par un bloom phytoplanctonique favorisé par des apports excessifs de nutriments (nitrate, phosphate) et du beau temps. }

Pour le développement du plancton végétal, j’ai l’habitude de dire que c’est la terre qui nourrit la mer

Ce sont les nutriments des sols apportés par la dégradation des végétaux. S’il y a un bon équilibre entre les nutriments de la terre et ce dont a besoin le plancton, cela se passe très bien. Ce qui est dangereux c’est quand il y a trop de nutriments qui arrivent : trop de nitrates, phosphates, silicates, oligo-éléments (métaux lourds)… Quand tout cela arrive par les fleuves dans les estuaires, ou dans la mer, le plancton fait son tri. S’il y a abondance, le plancton que l’on souhaite voir se développer et que l’on appelle communément : « les diatomées » va disparaître pour laisser place à des espèces moins exigeantes en qualité. Si en plus, l’on rajoute des pesticides, l’on sait que cela inhibe et bloque la division cellulaire des diatomées. Par contre, cela ne bloque pas la prolifération des « dinoflagellés », alors elles prennent la place. On a une réduction de la biodiversité planctonique. parce que la plus grande diversité du phytoplancton, c’est chez les diatomées. Et comme les dinoflagellés ont souvent une taille très grande c’est autant de nourriture en moins pour les filtreurs (notamment les coquillages). Les diatomées font une dizaine de microns et les dinoflagellés font une cinquantaine de microns. Voilà, avec les dinoflagellés on fragilise le milieu.

C’est notre travail d’expliquer aux agriculteurs qu’ils doivent changer leurs pratiques.

Autrement on va droit dans le mur. Quand ça vient des pêcheurs et des ostréiculteurs, là, d’un seul coup la concertation devient possible. En Bretagne, pendant une dizaine d’années, ça a été mon boulot de travailler en lien avec ces trois professions.

Des fois on dit que les poissons disparaissent et que c’est la faute aux pêcheurs. Quand on dit ça, on n’a rien dit…

Jusqu’au jour où un pêcheur vient et dit : « Je veux bien croire que l’on participe à la diminution de la ressource mais pourquoi certaines espèces disparaissent alors qu’elles ne sont pas pêchées ? » La question était
pertinente. Alors je lui ai dit : « Apporte-moi des poissons qui sont en voie de disparition et qui ne sont pas pêchés, on va les observer ». Il m’a amené des lançons en période de frai, on a fait la reproduction et assez rapidement on s’est aperçu qu’à la naissance, au lieu de manger du zooplancton (des copépodes) comme les autres espèces (le bar par exemple), la bouche est tellement petite que le lançon mange du phytoplancton, ce qui est assez rare pour les poissons. J’ai l’impression que c’est le cas de tous les poissons fourrages : sprat, anchois, sardine, lançon… Et si à leur naissance, pendant 15 jours, 3 semaines, il n’y a pas de diatomées, mais seulement des dinoflagellés par exemple, les alevins n’ont rien à manger. Ils meurent de faim tout simplement. Ce qui est grave c’est que ces espèces sont les poissons fourrages pour les prédateurs qui viennent après (turbots, bars…) d’où l’intérêt de suivre de près l’évolution du plancton.

Diatomée - Photo Maurice Loir

Tu as compris que c’est des espèces tellement fragiles qu’à un degré près elles vont se déplacer ou pas

Il suffit d’une variation d’un degré pour que cela change. L’huître, à la naissance, fait partie du plancton pendant trois semaines. Au moment de la métamorphose, elle se fixe à l’endroit où les courants l’ont amenée. En Bretagne, elle n’arrivait jamais au stade de la métamorphose. Elle s’arrêtait à la Loire, c’était rare qu’elle franchisse le pas… sauf en 1975-76, des années de canicule où l’on a été envahi d’huîtres jusqu’à Brest. Après ça s’est calmé. Puis, avec le réchauffement climatique, l’eau est passée à un degré supérieur, c’était assez pour que les huîtres se métamorphosent et viennent jusqu’à Brest. C’est intéressant de suivre les coquillages car ce sont des espèces qui se fixent. Avec les poissons, c’est un peu plus difficile. En 1961, il a fait très froid, la mer était gelée, on a mis des années, des décennies à se remettre de ça. Il n’y avait plus de poissons… Les plantons, sous l’effet de la photosynthèse, sont souvent compacts dans les petits fonds où la lumière pénètre bien. Mais c’est dans ces petits fonds que les amplitudes thermiques sont les plus importantes, avec des impacts négatifs sur le développement planctonique.

Le pain de la mer

On voit que la morue est en train de monter vers le nord, et le copépode aussi. Le copépode, c’est l’animal qui est le plus répandu, en nombre, dans les océans et pour la planète. C’est un zooplancton qui peut faire entre 50 et 500 microns (0,5 mm). C’est le plancton fourrage pour le sprat, la sardine, l’anchois… Les pêcheurs l’avaient remarqué : « Viens voir, c’est le pain de la mer ». Ils voient que l’eau est d’une certaine couleur, marron-rouge, c’est qu’il y a une masse de copépodes qui attirent les sprats, les sardines, les anchois… et les thons après.

Diatomées - Photo Maurice Loir

{Le phytoplancton, et les diatomées en particulier, inhibent le développement de bactéries pathogènes, certaines maladies… La nature est capable de réguler. La science par ce petit bout de la lorgnette, ça me passionne !}

Le plancton s’est formé il y a 3,5 milliards d’années dans des conditions extrêmes…

La température était très chaude, plus de 100°C. C’était un milieu riche en éléments minéraux dus aux éruptions volcaniques. L’eau était chargée de métaux lourds et tout ce qu’on peut trouver à la sortie d’un volcan. Il fallait une espèce costaud ! Et là s’est développée une petite algue bleue que l’on connaît bien et qui s’appelle la cyanobactérie, un plancton végétal qui a eu comme mission pendant presque 2 milliards d’années de consommer tous les excès en C0², en sels minéraux, en métaux lourds, de transformer tout cela, d’épurer, de rendre les eaux plus « propres »…

Ensuite, il y a eu l’évolution des espèces avec une succession de cataclysmes : des périodes froides, des périodes chaudes… et les espèces se sont adaptées au milieu qui leur était proposé. Les cyanobactéries ont quasiment disparu. Elles avaient fait le premier boulot, c’était les fantassins ! Ensuite, elles se sont enfouies dans les vases, elles se sont faites oublier pour laisser place à d’autres: les diatomées qui ont proliféré dans un milieu « propre », équilibré. La grande diversité a démarré… L’endroit où il y a le plus de plancton sur la planète c’est sous la calotte glaciaire à 0°C, une diversité extraordinaire
On trouve du plancton dans tous les milieux (eaux douces et eaux de mer) et à toutes les températures entre 0°C et 40°C. A chaque milieu un plancton particulier, mais le remplacement d’un plancton par un autre prend des dizaines, des centaines, voie des milliers d’années. Nous n’avons pas de prises sur cette adaptation « naturelle » et sur le temps nécessaire ; par contre, sur la diminution des nitrates, phosphates, pesticides… là on a la main. Sur les métaux lourds, oui.

Etang à Palavas - Photo Sophie Hourdin Marty

{Les lagunes sont de véritables viviers à plancton. J’ai travaillé pendant 5 ans
dans les lagunes languedociennes et aussi l’Etang de Berre. Je faisais des
animations dans les villages, les mairies, les écoles pour essayer d’expliquer ce
qu’est un écosystème, à quoi sert le plancton, pourquoi c’est si fragile, pourquoi c’est si important de protéger nos lagunes qui sont le garde-manger
de la Méditerranée.
}

Les cyanobactéries, un indicateur de dégradation des écosystèmes

Aujourd’hui, ici ou là, on voit ces cyanobactéries réapparaître. C’est un indicateur de dégradation, de pollution des milieux. Ce sont vraiment des espèces indésirables. On les voit dans les cours d’eau, les lacs, les retenues… Il arrive parfois que l’eau des réservoirs soit interdite à la consommation du fait de la présence de cyanobactéries. Quand les eaux de ruissellement sont trop chargées, ne peuvent se développer que des espèces de plancton qui vivent dans des milieux extrêmes, comme les cyanobactéries.

A côté de cela, y a une cyanobactérie, la spiruline, qui peut sauver l’humanité de la malnutrition

Une cuillère à café matin et soir de spiruline apporte les protéines (70%) et compléments alimentaires nécessaires à l’homme, et peut donc apporter des solutions aux problèmes de malnutrition. Il y a un danger réel que la culture de la spiruline donne lieu à des procédés technologiques sophistiqués et brevetables qui deviendraient inaccessibles pour les pays pauvres…

Construction de marais salant au Bénin - Photo Univers-selFaire du sel solaire avec le soleil et le vent

Produire du sel en Afrique en coupant et brûlant les palétuviers pour faire évaporer l’eau, c’était la méthode de base. Depuis 20 ans, l’action des paludiers de Guérande a été d’accompagner les africains dans un échange de savoir-faire pour produire du sel sans détruire la mangrove ; Aujourd’hui, le programme est de combiner la production de sel et de riz(Cf. www.universsel.org). Si l’on détruit la mangrove et les palétuviers, on détruit les niches écologiques du plancton et des poissons : les tilapias qui sont riches en diversité et qui constituent une ressource importante pour les locaux. Aujourd’hui des milliers d’hectares sont replantés en palétuviers…

Le plancton devrait être déclaré « bien commun de l’humanité »

A qui profite le planton ? En Afrique de l’ouest ou aux Seychelles, les pêcheurs industriels vont pêcher le thon au large mais la bande côtière est remplie de lagunes, de mangroves, de milieux incroyablement riches, en production primaire et secondaire (phytoplancton et zooplancton) qui constitue un réseau alimentaire pour le large. C’est-à-dire que les Africains du littoral ont une richesse sous la lagune, inconnue ou non-comprise. Ce plancton profite aux pêcheries industrielles du large. De plus, cela oblige les gens de la bande côtière à se reporter sur la capture des espèces fourrages, ce qui est injuste. Le phytoplancton d’un pays va profiter au zooplancton d’un autre pays, etc. C’est un bien commun. On est tous liés à ce phytoplancton. On devrait dédommager les africains pour l’entretien de leurs lagunes…

Les eaux du nord sont celles où il y a la plus grande quantité de plancton

Les photos satellites montrent, avec les couleurs, la tendance du plancton. Il y en a pas mal sur les franges côtières en Europe, au Canada… mais plus bas, dans l’Antarctique sud, les couleurs s’appauvrissent. Plus il y a de continents, plus il y a de plancton puisque ce sont les apports terrigènes qui nourrissent la mer.

Diatomée - Photo Maurice LoirLes changements dans les courants sous-marins peuvent réduire la richesse planctonique

Quand les courants sont perturbés, changent de direction, ils peuvent faire remonter des eaux froides, pauvres en minéraux qui sont des facteurs de développement planctonique. C’est le cas de certains upwellings qui étaient avant sur des composts sous-marins où il y a eu e la vie et de la mort ; certains composts remontent à la nuit des temps Il suffit qu’ils se déplacent sur des espaces moins riches…

Les extractions de granulats marins, c’est comme ouvrir la boîte de Pandore…

Il y a un projet d’extraction d’un million de tonnes par an de sable entre Belle Ile et Groix. Les extractions de sable ou de maërl, ce sont des catastrophes écologiques annoncés. Il y a des centaines de millions d’années, des couches sédimentaires successives se sont accumulées piégeant des éléments minéraux et des métaux lourds incompatibles avec une bonne production de plancton. Et ces sédiments, il ne vaut mieux pas les revoir à la surface. La nature a bien fait les choses, elle a recouvert tout cela de sable. En surface, les sables sont corrects car ils datent de l’érosion d’il y a quelques milliers d’années seulement. Ils abritent tout un cortège de plancton végétal et animal, des fouisseurs, des vers, des coquillages, une vie vraiment intense.

Les extractions vont mettre en suspension des vases que l’on ne voudrait pas voir, c’est comme ouvrir la boîte de Pandore. Et quand tu extraies, tu crées un panache sédimentaire très fin qui va se répandre sur une très grande surface. Ces sédiments fins, ou argiles, vont colmater les sables grossiers constituant une sorte de ciment sur lequel la vie ne pourra plus se développer. S’il n’y a plus de nourriture dans cette baie de Quiberon, les poissons iront ailleurs. C’est donc une catastrophe pour la pêche. Les métaux lourds vont favoriser la production planctonique de dinoflagellés et on aura tout gagné. Comme la ria d’Etel est juste-là, avec un potentiel ostréicole très important et un label de qualité, par les courants, ce secteur-là sera également touché…

Collecteur d'huîtres - Photo Pierre MolloUn protocole d’observation de la qualité des eaux planctoniques

C’est un travail que nous avons expérimenté collectivement avec des ostréiculteurs, des associations et des gens du pays qui font les prélèvements eux-mêmes. Nous avons créé un observatoire informel avec 90 adhérents. Nous suivons la qualité des eaux planctoniques, de la rivière (sur l’Odet et l’Etel) jusqu’à la mer, et nous faisons un état des lieux tous les 15 jours. Au départ, ça parait un peu fastidieux mais au bout de plusieurs années les professionnels ont gardé les courbes de tel type de plancton, ils déchiffrent les fiches, font des rapprochements avec leur travail, ça les passionne ! Ils peuvent comprendre leur milieu de production comme un agriculteur comprendrait ce qu’est son sol avec les vers de terre, les acariens, les micro-organismes, etc. On voudrait que le plancton ne soit pas réservé aux seuls spécialistes mais qu’il soit une affaire citoyenne, une affaire des professionnels de la mer et de la terre, une affaire partagée…

Sous le bateau de plaisance, une vie intense lilliputienne

Port de Sanary - Photo Alain Ponchon

{Sur les ports de plaisance, l’été, quand les bateaux sont mal réglés, tu as des nappes de pétrole à la surface. Tous les jours je vais à Beg-meil, dans la baie de Concarneau, et c’est seulement en juillet-août que je vois ces irisations en permanence. Ça c’est catastrophique…}

Construits sur des zones humides, de petites embouchures, les ports de plaisance sont, de par leur situation (faible profondeur laissant passer la lumière, mélange d’eaux douces et marines), de véritables garde-manger et nurseries des eaux littorales. Un petit peuple existe sous la quille des bateaux, si fragile et pourtant porteur de l’édifice pyramidal de la chaîne alimentaire. D’une taille microscopique (quelques microns), il erre au gré du vent et des courants.

Nos gestes au quotidien peuvent avoir un impact destructeur auprès de ce petit monde de la mer : bidons, sacs plastiques ou filet de pêche à la dérive, peintures anti-salissures répulsives pour les algues mais encore plus pour le phytoplancton, chlores et détergents utilisés pour le lavage du pont, des coques et des et des cales, déchets, huiles usagées, solvants et hydrocarbures des aires de carénage qui répandent des métaux lourds qui vont s’accumuler dans les sédiments portuaires et perturber la reproduction et le développement du zooplancton…

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Pour en savoir plus sur le plancton :

[Quand l’infini petit rime avec nos choix de développement

Site planctons du monde

Site Observatoire du plancton

Le plancton, nous sommes tous concernés… « Si les élus ne peuvent prouver qu'en 2015 l'eau est bonne à boire et bonne à vivre pour les poissons, les coquillages, les crustacés… c'est nous les citoyens qui allons payer avec nos impôts des amendes fortes à Bruxelles » Il faut apprendre dès aujourd'hui pour progresser dans la qualité des eaux d'ici 2015. On voudrait que les élus, les communes s'intéressent à cette question. Entre des gros points d'observation qualitatifs du plancton, distants d'une centaine de kilomètres les uns des autres, et dont le suivi est assuré par des programmes Ifremer, il faut mettre en place de petites stations d'observation et impliquer les professionnels, les citoyens, les scolaires, les éducateurs, les animateurs nature… Tout le monde est concerné par ce sujet-là. L'observation suivie d'un cours d'eau permet de voir les effets d'impacts sur le plancton d'un étang, d'une rivière et ses répercussions dans l'estuaire….

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