L'encre de mer n° 24-25

Réforme de la Politique Commune des Pêches: un choix de société

Un choix crucial pour les pêcheurs artisans mais aussi pour les citoyens puisqu’il s’agit de savoir quel mode de développement sera érigé en «système». A partir de l’analyse des Prud’homies de pêche et de leur histoire récente, trois orientations se dessinent :

1°) En continuité avec une dynamique productiviste et expansionniste, l’Union Européenne peut être tentée de privilégier les unités les plus performantes à l’échelle européenne (des entreprises de dimension internationale sur des segments concentrés ou qui intègrent des opérations de transformation, de distribution et de négoce) en leur conférant la possibilité d’acheter et capitaliser des droits de pêche (quotas ou temps de pêche individuels et transmissibles) et d’exercer sur des zones extra-européennes par la négociation d’accords de pêche… La ressource marine est vue comme un ensemble de « stocks » à gérer par le biais de modèles bio-économiques et de seuils de capture globale par espèce à ne pas dépasser. Les mesures comprennent : des plans de casse de bateaux les plus anciens, une gestion globale à partir d’un « marché » de quotas, des mesures techniques généralistes…

2°) Une préoccupation environnementale croissante pour le futur est portée par des partis politiques et des ONG de dimension internationale qui disposent de moyens de communication pour influencer les prises de décision politiques. Ce courant cherche à préserver l’enchaînement complexe et diversifié des milieux naturels par la protection des espèces menacées et des habitats riches en biodiversité. Il engage des actions autour d’espèces emblématiques (dauphins, espèces des grands fonds…) ou de « pourcentages » de zones marines à protégées (voire sanctuariser). En fonction des opportunités, il suscite des coalitions avec certains secteurs (pêche de loisirs…), ou segments de pêche. Sous cet angle, la gestion des ressources, comme celle des espaces marins (littoraux), pourrait être confiée à des directions européennes et nationales de l’environnement.

3°) Ce sont des régions qui vont construire la compétitivité de leurs territoires économiques, sociaux, environnementaux en les spécialisant à l’échelle européenne. La pêche est alors intégrée dans l’économie régionale, à charge pour l’entité régionale d’organiser l’accès aux ressources et zones marines. En Méditerranée, la qualité du littoral et des fonds marins est une richesse fondatrice d’une spécialisation orientée vers des fonctions touristiques et résidentielles. La pêche comme les cultures marines prennent leur place au sein de ce patrimoine maritime et les professionnels participent à sa gestion. Sur les côtes rocheuses ou lagunaires, la « mosaïque » de plans de gestion prud’homaux, égrenée tout au long du rivage et complétée d’un archipel de petites aires marines protégées gérées en lien avec les prud’homies, constitue la base d’une gestion régionale de la ressource et des territoires littoraux.

Chacun des modes de développement porte en lui-même ses « effets pervers»:

- La dimension « internationale » des entreprises dans le premier cas, et notamment leur financement international, pourrait conduire à une fuite des ressources et richesses européennes vers des pays extra-européens.

- La priorité accordée à un groupe d’acteurs comme celui de courants environnementalistes, sans considération des cohérences économiques, sociales et environnementales de terrain, pourra aboutir à des résultats contre-productifs. Ainsi, le bilan environnemental de l’impact de l’interdiction de la thonaille méditerranéenne au titre des filets dérivants pourrait bien être négatif du fait du report des captures sur les espèces littorales.

- Des spécialisations régionales très abouties pourraient à terme se passer d’une cohérence européenne mais ce risque est encore loin devant nous !

Des dynamiques exclusives et porteuses de choix de société

- Ouvrir le secteur de la pêche à un développement capitalistique qui n’a pas de limites territoriales reviendra, dans un contexte de raréfaction de la ressource et de demande croissante, à marginaliser grandement le segment artisanal. Par ailleurs, l’appréhension du domaine maritime, sous l’angle du plancton et des interactions entre les espèces, montre qu’une segmentation spatiale entre « grands » et « petits » métiers n’a pas de réel fondement écologique tant les espèces du large sont dépendantes de la gestion côtière, et les espèces benthiques dépendantes des espèces fourrages constituées par les petits pélagiques.

- Le courant environnementaliste, en s’attaquant à des cibles successives, sape les conditions même de la rentabilité des pêches artisanales polyvalentes fondées sur la diversité des espèces et des produits commercialisés. Ce mode de développement subordonnera le segment artisanal qui devra essayer de « négocier » pas à pas les conditions de sa survie.

- Le développement de régions maritimes spécialisées dans l’Europe devrait pouvoir intégrer une bonne part des pêches artisanales associées à leurs formes de gestion collective (comme celle des prud’homies).

Parce qu’il se fonde sur le tissu social, sur les organisations professionnelles, sur les associations citoyennes qui composent son territoire, en les mobilisant autour d’un objectif commun en lien avec les spécificités environnementales, ce mode de développement régional est celui qui est le plus proche des hommes, de leur ancrage économique, social, environnemental et politique.

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