L'encre de mer n° 26 - 27

Attention hypothermie

Film d'Emmanuel Audrain

Emmanuel Audrain (Photo : Sophie Hourdin-Marty) Hypothermie, le mot fait froid et technique, et pourtant… cueillis nous le sommes par la chaleur humaine de ces rescapés. Voileux de renom, pêcheurs de métier, passagère d’un ferry, ils sont réunis au travers de leur aventure – inimaginable – qu’ils racontent, visage ouvert sur un gros plan, simplement. Chacun à sa façon puise en lui-même pour combattre le froid, l’angoisse de la mort, l’abandon. Qu’y a- t- il de plus fort aux confins de notre humanité ? La main tendue leur ouvre une nouvelle vie. A n’en pas douter, pour eux comme pour nous qui regardons, il y a un avant, il y a un après.

L’art d’Emmanuel Audrain est de nous restituer ces récits, au plus près des auteurs qui, par séquences entremêlées, envahissent tout l’espace. Si tant est qu’il y avait un message dans ce film de commande, il est emporté par ce rapport direct avec ce qui nous tient aux tripes : la lutte contre notre propre finitude. Le génie d’Emmanuel Audrain est de recourir au dessin pour faire comprendre d’un trait de feutre la position précaire et mouvante de ces corps perdus au milieu de l’hostile. En quelques traits sobres, les mains retracent l’intensité de la situation. Au-delà de la pensée reconstructrice, réalisateur et voyageurs de l’extrême font naître l’art sous nos yeux.

Récit d’un tournage

C’est un projet qui a été long, c’est bien quand les projets sont longs, tu mûris dedans. L’idée était de donner des informations sur l’hypothermie, transmettre des gestes qui sauvent…

Dans un film, il faut la rencontre de 2 désirs : celui du réalisateur qui rencontre quelqu’un et qui désire l’écouter, et celui de la personne qui raconte : « J’ai envie de transmettre ce que j’ai vécu, c’est tellement fort, c’est important, cela peut servir… ». II y a quelque chose qui se noue. Après, ça prend du temps : trouver le moment où l’on va filmer, les conditions où l’on va se mettre… Ensuite, je leur ai demandé de dessiner, c’était encore autre chose. Et là, on avance ensemble et quand le film est presque fini, je viens leur montrer, je leur demande si ils s’y retrouvent.

La femme, elle est étonnante car elle avait beaucoup de raisons de paniquer. Ce n’est pas une grande sportive, elle se retrouve tout à coup au milieu des déferlantes, et d’entendre qu’elle a une voix en elle : « Ne panique pas, plonge dans les vagues… », c’est remarquable !

Catherine Collet projetée d'un navire à passagers dans les vagues du raz de Sein (Dessin : Catherine Collet)

- C’est un parti-pris d’avoir peu de mouvement ?

Oui, c’est assez épuré. Le cadre de tournage est le même de bout en bout. Quand on voit la combinaison rouge : c’est Thierry, quand le fond est noir : ce sont les 2 pêcheurs, et Catherine est sur un fond plus neutre, chez elle. L’idée était de trouver 3 lieux, 3 endroits où ils puissent revivre… et à ce moment-là tu ne peux pas leur demander de faire des mouvements. L’émotion, ça passe sur leur visage et un visage, pour moi, y a pas plus beau. Mais on peut pas faire un film uniquement sur les visages…

L’idée des dessins était là dès le début, c’est tellement compliqué si on veut expliquer tout ce qui se passe, et en dessin c’est tout simple. L’autre parti pris c’est la musique et c’est venu en cours de tournage. En travaillant chez moi, j’entends un saxo qui joue tout l’après-midi dans la rue, et je me dis : « C’est proche de la respiration… ». Je vais le voir mais il partait 6 mois en Egypte. Nous nous sommes revus après. Entre temps, j’avais entendu une phrase de Rachmaninov qui me parlait aussi. Je lui ai dit : « On va partir de là, ce serait bien d’avoir aussi une contrebasse, je vous laisse improviser, je vais vous parler du film ». On a fait une journée entière avec le mixeur. Je leur ai montré le début de la maquette et leur ai parlé des moments du film : la mort ou la vie qui est si fragile, si ténue… Dans cette phrase de Rachmaninov il y avait la fragilité, la solidarité, la force apportée par les autres… j’entendais tout ça, et on est parti de là. Il y a une très belle phrase musicale dans le film qui part de Rachmaninov et dans laquelle Florent Cornillet développe quelque chose de très personnel, qui relève de son univers. On dit aux musiciens : « Faut pas vous offusquer mais on prendra des petits bouts de phrases ». Et là, quand les 2 pêcheurs sortent de l’eau, on a gardé une phrase très longue, c’est magnifique ! La musique va toucher un endroit qui n’est pas l’intellect, un endroit qui est plus sensible, elle nous ouvre des portes, on entend différemment, on sent différemment…

Au montage, on va chercher ce qui marche, comment ça marche. Tu vois vraiment quelque chose naître que tu as pressenti mais si peu ! Tu peux être ébloui, y a une espèce de joie quand, au montage, tu sens que ça vient. Tu es le premier spectateur et tu es heureux à ce moment-là ! Ce moment-là de joie, t’as des ailes, tu danses. Tu rentres et le film est là : « Il me surprend mais c’est exactement ça que je voulais faire mais je ne pensais pas que je pourrais y arriver.. ».

Thierry Dubois dans un canot de survie au large de l'Antarctique lors d'une course de Vendée-Globe (Dessin : Thierry Dubois)

Au tournage, Thierry Dubois me disait : « Je veux pas que ce soit dramatique parce que, bon, ça fait partie de la vie d’un gars qui va en mer ». Dans le premier montage que je lui montre, les autres racontent qu’ils ont approché la mort, ils ont cru que c’était fini… Thierry Dubois qui reste 3 jours dans un radeau de survie en Antarctique, il lui arrive les pires catastrophes, c’est jamais fini, et il dit : « Bon, il me reste encore mon radeau, il me reste encore ma balise… ». Thierry voit la maquette et dit : « Emmanuel, ça va pas, ce que les autres ont vécu, l’approche de la mort et ce que ça change après, je l’ai vécu aussi ». On a refait un petit tournage qui n’était pas bon et je me suis rendu compte qu’il y avait déjà tout ça dans le premier tournage, mais c’était tout petit. On est allé chercher ce passage : « Je vais peut-être faire mon trou dans l’eau, c’est arrivé à mes copains, c’est peut-être mon tour aujourd’hui » et, là, il avale sa salive, c’est pas facile à dire… et avec ce passage, il se met au diapason des autres.

Les deux pêcheurs, on est allé les filmer de nuit. Le matelot, le premier que l’on rencontre, nous parle beaucoup. Le patron arrive finalement. Ça ne devait pas être facile de revenir sur tout cela : il a cassé sa voiture en venant, il est pressé, il est en retard… On arrive sur cette plage, on entend le ressac derrière, on met un peu de lumière, le preneur de son, moi derrière la caméra… ça dure même pas 10 mn d’enregistrement. Je relance sur ce qui était majeur pour moi : Régis, le matelot, ce moment où le bateau n’est pas encore coulé, il se dit : « Je retourne chercher la bouée couronne  pour Florian, il ne sait pas nager». A nouveau l’histoire se déroule avec d’autres détails, et au bout de 10 autres minutes ça s’arrête, et je sens qu’ils ne peuvent plus rien en dire. On rentre, dans la nuit, de St Brieux à Lorient et dans la voiture je suis un peu inquiet, je me dis : « Est-ce que tout y est ? » J’en parle avec l’ingénieur du son : «  Tu crois que ça y est ? » « C’est fort, toujours, c’est court mais c’est fort ».

On se retrouve quelque temps plus tard avec la monteuse, on met tout ça bout à bout sur la table de montage. Je me dis : « Est-ce qu’avec 3 récits : une femme en une demi-heure qui manque de perdre sa vie en passant à l’eau d’un bateau de passagers dans les déferlantes du raz de Sein, les marins 5h dans l’eau, dans la nuit et dans le froid de l’eau, et Thierry Dubois 3 jours, 3 nuits dans un radeau de survie… une demi-heure, 5 heures, 3 jours-3 nuits, va-t-on arriver à passer de l’un à l’autre ? J’ai l’impression qu’ils ont tous vécu la même chose : le froid qui mord, l’approche de la mort, et pour les 2 pêcheurs : « Il faut qu’on se soutienne l’un, l’autre ». Chacun se raccroche à ce qui tient sa vie, tenir et sortir de ce moment-là différemment. Et au montage, j’ai la certitude que ça marche. Tu engages des options, des paris, mais tu ne le vois que sur la table de montage.

Florien Morin et Régis Bougeard accrochés à une caisse flottante suite au naufrage de leur chalutier en pleine nuit (Dessin : Florian Morin)

- Qu’est-ce que tu en retiens de ce film ?

Collectivement ils portent quelque chose qui me touche, et le jeune matelot qui parle si peu incarne bien ce que j’appelle l’intelligence du cœur : « Mon patron sait pas nager ». Intuitivement il trouve quelque chose, il repart chercher la bouée couronne…  C’est le sentiment d’une fragilité collective qui est si forte chez les marins ! Ils seront plus forts à plusieurs. Tu tombes en panne sur la route, ce n’est pas dramatique ; en mer c’est ta peau qui est en jeu.

- Le tournage des récits se fait en une seule fois ?

Oui, t’as pas droit à l’erreur. Ils vont raconter une fois et il faut être bon tout de suite, il faut pas que le son, ou la lumière, soient à la traine… Les 2 pêcheurs, je les ai lancés : « Vous êtes la nuit, dans le raz de Sein, fatigués, qu’est- ce qu’il s’est passé ? » J’essaie de commencer par une question un peu anodine pour que la caméra tourne, qu’on fasse nos réglages. Après, je sais qu’on va arriver dans le tournage vraiment et il faut que tout soit carré, qu’on soit bon quoi ! Dans le documentaire, on sait bien que les choses très profondes, on les donne la première fois.

Remettre les gens dans l’eau dans des conditions dramatiques, ce n’est pas possible, alors le documentaire construit sur un récit ça me convient bien !

- Comment es-tu venu au cinéma ?

Le cinéma est mon mode d’expression. J’ai été photographe et quand j’ai proposé mes 2 premiers reportages, on m’a dit : « Vous faites les textes ? » et pendant 10 ans j’ai vécu en faisant des reportages photos et textes. Mon goût était à la fois les sujets à résonance écologique, et la mer, et la Bretagne… Quand au début des années 80, je vois un film de Raymond Depardon qui tourne tout seul, qui est photographe… Je me dis : « Si on peut faire du cinéma comme ça, aussi léger qu’un photographe, qui reste longtemps, qui bosse avec les gens, qui se fait oublier… c’est ça qui m’intéresse ». Cinq ans plus tard, je suis sur un bateau de l’ile d’Yeu avec une caméra et on part filmer la pêche du thon blanc à la traîne. C’est une marée d’un mois, puis une autre marée… Tu bosses presqu’un an, en travaillant à toutes les étapes : convaincre, écrire, trouver les moyens, monter, accompagner… cette durée sur un projet c’est magnifique ! C’est le documentaire qui le permet, je vis avec les films que je fais,
je vis dedans, je mûris dedans, y a des moments où t’es embarqué, t’es tout seul, au tournage comme au montage. Tu penses, tu manges, tu dors avec le film que tu as en chantier… C’est aussi une vraie responsabilité vis-à-vis des gens que tu as filmés.

C’est à l’initiative de Janick Moriceau, vice-présidente de la Région Bretagne, chargée de la mer et de Georges Le Lec, de la Fédération Bretonne de la Coopération Maritime, que m’est confiée la réalisation de ce film sur l’hypothermie : « Ce qu’il faut faire, ce qu’il ne faut pas faire… ». Marqué par la perte de deux amis marins-pêcheurs, c’est en 2004 que je me suis engagé sur ce thème de la sécurité en mer avec « VFi… La vie continue ». Vingt et une minutes, pour inciter les futurs marins pêcheurs à porter les nouveaux Vêtements à Flottabilité Intégrée. . Le DVD de ces 2 films est vendu avec l’Almanach du Marin Breton (Maison de la Presse, 21€) ou sur commande : amb@marinbreton.com, 24 Quai de la Douane, 29200 Brest. T. 02 98 44 06 00.

Autres films  : Boléro pour le Thon Blanc , Sauveteurs, Mémoire des Iles, PARTIR accompagné » (Soins palliatifs), Je suis resté vivant ! ( Enfants de Sarajevo), Le vent d’été est léger…, Rue des Thoniers, La Rochelle – port breton, Victor Tonnerre, Les enfants de l’Erika, Alerte sur la ressource , Le testament de Tibhirine .

Film produit par Anne-Marie Yvon - Le Goût du Large, avec la Région Bretagne et la Fédération bretonne de la Coopération Maritime. Conseiller médical : Michel Réguer SNSM Brest. Primé au Festival de Lorient.

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