Les étangs palavasiens : un territoire prud’homal à gérer

L’encre de mer n° 8-9

« Y a 200 ans en arrière, Palavas était pas créé et le Lez était pas canalisé. Un coup il se déversait au bout de l’Etang du Prévost, un coup il se déversait vers la Campagne St Maurice. Il chassait comme ça suivant la force qu’il avait. Son lit était là où il est canalisé. Quand y avait la crue, il se déversait sur les côtés. Donc un kilomètre de chaque côté, un truc large. Ici, ceux qui venaient, c’était les pêcheurs de Sète parce qu’ils trouvaient que ces étangs étaient poissonneux. Ils venaient l’été ou l’automne pour pêcher là. Ils faisaient les cabanes au bord du Lez. Et quand y avait la crue, le Lez il chassait et foutait toutes les cabanes en l’air. Il fallait qu’ils reconstruisent toutes les cabanes. Quand ils ont été plus nombreux, ils ont construits des cabanes en dur et ils ont canalisé le Lez. Palavas n’existait pas qu’on y pêchait déjà !

Pendant des années, la station d’épuration de Montpellier était dépassée, la pollution arrivait dans les étangs par la rivière du Lez. Les ulves se sont développées. C’est une algue que quand il fait chaud elle se décompose rapidement et ça fait des malaïgues [1] généralisées. Il a fallu se battre. La nouvelle station avec un émissaire en mer a été ouverte en 2006. La prud’homie a été favorable à l’émissaire en mer à condition qu’il y ait un traitement supplémentaire par bio-filtration, ce qui s’est fait. C’est un acquis important. On demande également un contrôle automatique en continu, avec des prélèvements toutes les heures sur les matières organiques en suspension.

Il y a moins d’ulves qu’avant. A la place, il y a des algues comme du crin, elles se décomposent moins vite et résistent mieux à la chaleur. Comme ça fout pas le feu à l’étang, y a moins de malaïgues et ça te fait moins pêcher. Mais moi je dis : sur le long terme, on va s’y retrouver.

Avant même que la station fonctionne, on n’avait déjà plus les ulves. Rien que de savoir que les papiers allaient être signés pour la station, ça allait déjà mieux dans l’étang ! L’étang, il commençait à frémir déjà !

C’est un pêcheur, il avait mis des barres en travers, il faisait sécher les filets dessus. Il a enlevé les barres en travers et il a laissé ça planté parce que c’était dur. Alors les cascails lui ont poussé autour. C’est « Ficopomatus enigmaticus », là t’es renseigné ! C’est des mattes de calcaires qui ont la forme de tubes, que dedans il y a un vers. A force, ça fait des récifs, des murs et tu perds de la surface d’étang. C’est du à la mauvaise qualité de l’eau…

La vie dans les étangs dépend de la circulation de l’eau, les étangs se comblent et devraient être dragués, tout comme les roubines : les communications entre les marais et les étangs.

Dans l’Etang de l’Or qui est plus saumâtre que les autres mais qui connaît des pics de salinité dévastateurs pour les espèces, il faudrait installer des vannes à partir du Canal du Bas-Rhône pour déverser de l’eau douce à la saison chaude.

Il y a aussi la question de la propriété des étangs. On s’est battu pour essayer de récupérer le droit de pêche dans un étang qui était racheté par le Conservatoire du Littoral. Il faudrait faire valoir nos usages sur certains étangs privés…

Les pêcheurs se sont opposés aux projets de comblements et de lotissements des étangs par la Commune. Sur l’un des projets, nous avons perdu, l’association a été attaquée à titre collectif et 5 membres du conseil d’administration (dont 2 prud’hommes) ont été attaqués à titre individuel pour « abus d’ester en justice ». Nous avons été condamnés à payer 2 millions de frs. Depuis, l’amende a été réduite… Ça crée un précédent. Sur d’autres projets, on a pu empêcher ou limiter l’urbanisation.

Nous, on souhaite des buses sous les voies pour faire communiquer les trous d’eau avec les étangs. Ça sert aussi en cas de crues et d’inondations. L’eau ne s’étale plus si on construit. »

Jean-Pierre Molle, patron pêcheur Premier Prud’homme de Palavas


Complément d’informations :

Formation des étangs : Après la dernière glaciation (il y a 6000 ans) le niveau de la mer monte. L’apport d’alluvions des fleuves et des galets refoulés par la mer forme le lido. Au 16ème siècle, une seule lagune s’étend d’Agde à l’embouchure du Rhône. Au 17ème les baies se ferment en arrière du lido. Au 18ème, le canal du Rhône à Sète coupe les lagunes sur toutes leurs longueurs. L’urbanisation des bassins versants poursuit la modification de ces étangs.

Des milieux riches, fragiles et menacés : Ces étangs sont riches – les milieux lagunaires produisent trois fois plus que la forêt tropicale – et étendues (3700 ha). Réceptacles des bassins versants (480.000 habitants entre Sète et Montpellier) et de faible profondeur (70 cm en moyenne), ils sont très fragiles. Adossés à un cordon littoral voué aux fonctions balnéaires et résidentielles, ils sont soumis à la pression grandissante de l’urbanisation.

Des risques d’inondations : Ça commence toujours par du mauvais temps et des tempêtes à la mer suivies de fortes pluies. Les étangs se remplissent d’eau salée, ils sont déjà pleins quand la pluie arrive. Il faudrait freiner le remplissage par les ports, les graus et le lido : installer des portes sur Palavas et le Grau du Prévôt, finir le lido, renforcer les dunes…

Un nouveau paysage institutionnel : Depuis quelques années, les politiques de gestion de l’eau et des sites naturels concourent à la préservation de ces milieux. Mais la multiplication des structures [2] et des réunions alourdit la charge des prud’hommes : Quand tu as fait le tour de toutes ces structures, des réunions où il te faudrait aller… Ils font souvent les réunions le matin, tu travaillerais plus à l’étang. Et puis y a tous les trucs à toi, toi, tu provoques des réunions : la création de la chambre froide pour laquelle il faut réunir l’architecte, le CEPRALMAR, le Conseil Général, la Région…

Tu vois ces taches noires au fond, c’est du limon, c’est gluant, c’est très difficile pour arriver à le sortir de l’eau, ça se met par paquets avec le froid. Ca se met dans les trous, ça bouche les trous. Et là où y a pas de trous, on voit que c’est plus marron que d’habitude. Ça a une odeur, la même que celle des filets quand je les fais sécher – je pense que c’est l’ammoniaque – Un jour j’en ai parlé à un scientifique. La réponse c’est : « Ne nous demande pas ça parce que c’est pas prévu dans nos programme ». Baraque, avec ça tu vas loin !

Nous la pêche, il nous faut diversifier…

« Avant c’était très réglementé [3] mais il y avait beaucoup de pêcheurs (80 pêcheurs sur l’Etang de l’Or, 10 aujourd’hui). Grosso modo, ce qu’on dit, on le fait surtout dans les petits étangs. Il y a moins de concurrence et moins à pêcher, on est un peu plus sociable. Les anciens, quand tu étais calé, ils allaient en sens inverse pour chercher un autre endroit. C’était des vrais pêcheurs, nous, on est des gangsters américains !

C’est plus facile de gérer dès lors que les types ne sont pas spécialisés toute l’année sur la même espèce. Sur 68 pêcheurs de la prud’homie, 22 à 23 travaillent dans les étangs et 5 font l’étang et la mer. Il y en a 3 qui voudraient aussi aller à la mer et qui ont acheté une barge de 7m mais on ne leur donne pas de PME [4]. On oblige ces types à rester à l’étang alors qu’il faudrait limiter la pression sur l’anguille. Tu as 2 choses qui se croisent et qui vont pas ensemble : l’exploitation sage et durable des étangs et la distribution de KW. Soi-disant, la distribution de KW est faite pour gérer la ressource ! Là, c’est tout le contraire.

Nous la pêche, il nous faut diversifier, et un plan de gestion c’est le moyen de rentrer dans la gestion européenne ; c’est le moyen de faire comprendre que quand on supprime une activité, automatiquement l’effort de pêche, il va s’accroître sur une autre. Tu prends le cas de la thonaille. Si l’Union européenne l’interdit, le report de cette flottille sur le merlu, sur la sole ou sur la bande côtière, ça va faire effondrer les autres espèces et tu vas faire couler les pêcheurs qui y travaillent. C’est pas ça qu’il faut faire, c’est pas adapté. J’espère que l’Union européenne en a conscience… »

Entretien avec Jean-Pierre Molle, Prud’homme de Palavas


L’info en quelques clics :

Posidonie : « Préservation et conservation des herbiers à Posidonia oceanica », un rapport très complet, bien illustré et téléchargeable sur le site de Ramoge. D’autres informations sur le site du GIS Posidonies. A noter que cette espèce aux multiples qualités est protégée juridiquement [5].

Sites classés, zones inventoriées… : voir le site de la DIREN (Direction Régionale de l’Environnement). Pour DIREN PACA, suivre « Données » puis « Données communales ».

Informations sur la réglementation pêche de loisirszones de mouillages

Informations concernant les aménagements et travaux sur les plages ou la bande côtière : contacter la Direction Département de l’Equipement (DDE) ou la Direction Régionale de l’Environnement (DIREN).

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