L'encre de mer n° 28-29

De l’élevage à la ferme-auberge

Patrick Resneau, éleveur

Rencontre avec des bergers – père et fils – de la Drôme provençale : des difficultés communes à la pêche qui incitent à innover…

De l’élevage d’agneaux à la ferme-auberge, un itinéraire familial intéressant. A quand des pêcheurs-aubergistes ?

« Les trois difficultés des éleveurs sont les environnementalistes qui souhaitent que rien ne change, l’administration qui raisonne par rapport à ses électeurs alors que nous sommes minoritaires, et les chasseurs qui veulent tout le territoire…

Changement de logique : « Avec la Politique Agricole Commune, nous touchons des subventions à condition d’en dépenser tout autant… D’abord, en matière de subventions, nous sommes la dernière roue de la charrette, après la roue de secours, loin derrière les éleveurs de bovins et les céréaliers. Autrefois, nous gagnions bien notre vie avec 2 récoltes d’agneaux par an, à Pâques et à Noël, plus quelques ventes aléatoires en cours d’année. Avec les primes, nous sommes passés à une production répartie sur toute l’année. 90% des agneaux sont issus de l’insémination artificielle en France. Nous ne sommes plus liés aux saisons. Les primes compensent la chute des prix de vente liée aux importations. Avant 1955 et l’Union Européenne, avec 300 brebis sur 200 ha de garrigue, on était des notables. Aujourd’hui, on est des mendiants… Non que l’on souhaite être des notables mais on avait 3 ou 4 ouvriers. Aujourd’hui, on travaille seul, on en bave et on ne gagne rien. Avant, les brebis, on les gardait ; aujourd’hui on a des parcs électriques, on est gardien, éleveur, naisseur, tondeur, commercial… on fait mille métiers. Un éleveur contribuait à faire vivre 2 ou 3 bergers, un charretier ou tracteuriste. Aujourd’hui, il fait vivre des techniciens et un machiniste agricole ».

Un métier fragilisé : « Il reste 3 troupeaux dans la vallée, 300 brebis en tout. Avant, toutes les fermes avaient 70 brebis, cela faisait 6000 à 7000 brebis dans toute la vallée. Il faut voir que les montagnes étaient toutes « bouffées », il n’y avait pas autant d’arbres que maintenant. Et c’est là que l’on comprend le problème du loup qui dispose de forêts à proximité des élevages et de rares brebis. Sur cette question, la position des écologistes est incompréhensible… Il n’y a pas plus écologique que l’agneau d’élevage né en mars et emmené dans les alpages où il grossit avec l’herbe fraîche jusqu’en octobre. A cause des loups, on est obligé de redescendre les agneaux tous les soirs ; cela les fatigue, ils grossissent moins bien. Le soir, on doit leur donner de l’orge et du foin. Même si le fourrage est d’origine biologique, ce n’est pas aussi naturel que les prés. Les écologistes aiment bien la nature c’est-à-dire une image avec de la brillance, et les éleveurs aiment bien la campagne qui sent, qui pique, qui pue aussi puisqu’elle produit le fumier, le lisier ; c’est chaud, c’est froid, c’est mouillé. Nous étions des grands transhumants, nous faisions 13 jours de marche à pied pour aller en Maurienne. Grâce aux écolos, nous sommes les derniers transhumants… »

"Il y a une attitude dans le fait de chômer, l'été par grande chaleur. Elles se mettent les unes sur les autres avec les têtes à l'ombre"

On a perdu la fonction d’animal : « Etre multiservices, c’est beau, mais je préfèrerais être au cul de mes brebis. Quand on passe du temps avec les animaux, on les connaît, on est prévenant par rapport aux maladies. Bien-sûr, au moment de l’agnelage, on est là ; il y a peu de nuits complètes à ce moment-là. Avant, les chevaux, les ânes, les bœufs, les chèvres nettoyaient autour des arbres. Avec ma femme, on a gardé 1000 à 2000 brebis dans les vignes, On se mettait de chaque côté de la rangée en gardant les chiens pour éviter qu’ils ne fassent du mouvement entre les ceps. Les brebis passaient d’une rangée à l’autre en mangeant l’herbe, ça faisait comme une vague. C’était beau à voir philosophiquement. On a perdu les animaux… Aujourd’hui, il y a 4 millions de brebis primables, déclarées en France pour 9 millions de chiens et 12 millions de chats. La laine, c’est un produit noble que l’homme n’arrive plus à assumer. On le donne comme isolant ou on le remet dans le sol. On remet à la campagne ce que la nature nous donne, ça fait des acides aminés. La tonte des moutons nous a permis de payer la ferme. La tonte, c’est une technique, ça ne s’improvise pas. Nous sommes dans la connaissance du monde tondistique ! Mon fils fait partie des 3 meilleurs tondeurs de France, des 5 meilleurs tondeurs d’Europe. Cette année, le concours a lieu au pays de Galles. Les moutons australiens sont très plissés car plus y a de peaux, plus y a de laine : 5 kg de laine contre 1,5 kg des moutons français. »

Patrick Resneau, éleveur

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Dagobert Resneau, éleveur-aubergiste

« Sans le projet de ferme-auberge, je ne sais pas si j’aurais repris l’exploitation de mes parents. Être éleveur aujourd’hui sans vendre son produit d’une façon un peu décalée, c’est attendre de vivre au crochet de l’Etat, ça ne m’intéressait pas. Je produis d’accord mais je m’occupe de la vente et même de la digestion !
C’est cette démarche qui est motivante. C’est même une fierté. L’exploitation agricole est le support du restaurant et l’on vient manger les produits de la ferme avant tout. J’ai fait une formation hôtelière et j’ai lié cela avec mon milieu d’origine. »

Le but du troupeau c’est d’avoir des brebis qui produisent des agneaux destinés à la consommation. La ferme-auberge n’utilise pas tout mais un bonne partie et l’on a une clientèle pour le reste.

Une viande rouge et savoureuse : Avec des animaux d’extérieur, la viande est plus rouge : le fait de pâturer, manger de l’herbe, marcher, cela vascularise les muscles. Les bouchers réclament de la viande blanche, c’est un agneau qui est très jeune et qui a grandi très vite dans des élevages intensifs. Nous au contraire, on sélectionne de la viande qui a du goût, une saveur, sans être forte pour autant. La viande forte vient d’animaux grandis en bergerie, entassés….

Chaque race a sa spécificité au niveau du goût, mais il y a aussi le pâturage qui y fait. On a une race polyvalente, la Morérous, qui supporte les alpages. Jusqu’à quelques années en arrière, mon père partait l’été dans les alpages en Savoie. En altitude, le troupeau souffrait moins de la chaleur et trouvait de bons pâturages. Cela permettait aux terres de se reposer ici. La dernière année, sur 500 brebis, 70 bêtes ont été mangées par les loups. On passe des années à sélectionner des bêtes pour avoir un troupeau relativement cohérent et sain, ce n’est pas pour le faire manger par les loups. On essaie maintenant de gérer les pâturages de façon différente.

Pour nourrir nos bêtes, on fonctionne si possible de façon autonome avec les terrains que l’on a dans la colline, les prairies de foin de Sainte Jalle ou encore quelques prairies non fauchées ou après la première fauche(1). Cette année, il y a beaucoup d’herbe.
Autrement, on prend sur une prairie que l’on avait prévue de faucher. Elles mangent tous les jours ! Quand l’hiver est très long, on achète un un peu de foin. Si on loue un terrain, on essaie d’avoir un contrat sur le long terme. Nous sommes en bio et nous devons avoir des terres non traitées.

Nous avons quelques chèves que nous trayons pour notre consommation

Un troupeau de 300 brebis, cela veut dire potentiellement 300 agneaux avec grosso modo 50% de mâles. Il faut compter une part de pertes du fait d’une mauvaise lactation ou de jeunes mamans qui n’ont pas bon instinct pour les élever. Parfois une quinzaine d’entre elles a refusé le bélier. Elles engraissent plus vite mais si elles font le coup plusieurs fois, elles partent à la boucherie. Une partie des femelles est conservée pour remplacer les vieilles. On compte un bélier pour 50 brebis.

Pour l’abattage, tous les ans, il y a de nouvelles directives. La mort reste un acte très fort. Des gens veulent aseptiser tout ce qu’il y a autour mais ne se posent pas de questions sur les conditions de vie.

La norme est de les électrocuter mais la douleur est fulgurante alors que la saignée est beaucoup plus naturelle et sans douleur. On nous oblige à aller à l’abattoir, les balader pendant une heure et demi², on n’a aucune information sur l’impact de ce stress et sur la qualité de la viande…

La clientèle de la ferme-auberge : la première année les gens du pays sont venus découvrir, c’était plutôt plaisant. Cela marche du bouche à oreille, il y a des connaisseurs qui recherchent ce genre de restauration. Cette année nous avons eu des groupes et des associations pour des réunions, ou des familles pour des anniversaires, des mariages…

Dagobert Resneau, éleveur-aubergiste

Ferme Auberge Dagobert au cœur de la Drome Provençale
Ferme du moulin – 26110 – Rochebrune – Tél.04 75 26 31 39
fermedagobert@orange.fr – http://www.fermedagobert.fr/

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1. Certaines cultures comme la luzerne continuent de pousser en été et ce n’est pas intéressant de la faucher car elle ne va pas sécher. Certains propriétaires, ça peut les arranger qu’elle soit broutée pour éliminer les grandes tiges sèches
qui gênent la culture d’après.

2. Parfois, dans certains élevages, les bêtes font 2 à 3 jours de camion. La seule obligation est qu’il soit ventilé et que les bêtes aient à boire…

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Une réponse à De l’élevage à la ferme-auberge

  1. falcoz martine dit :

    J’espère que le berger de » Péméan de Valloire » a préparé sa bafouille à Mr LE FOLL…

    C’est le moment d’enfoncer un clou citoyen, pour ce qui concerne la santé de nos compatriotes .
    Bises à Cathy et Patrick , au prochain printemps !

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