L'encre de mer n° 28-29

« Pêcheurs du monde » : festival de films à Lorient

Dans cette belle programmation 2010 du Festival « Pêcheurs du monde « , nous présentons 5 films ci-après :
- Le p’tit zébulon,
- Adieu Bugaled Breizh
- La barre ou la tragédie d’Etel

- « Anguille sous roche » : un témoin dérangeant
- Territoire : poissons d’élevage ou cormorans ?


« Le p’tit zébulon » : une sortie en mer avec un ligneur de l’Île d’Yeu – Extraits du film de François Guieu (2007)

Nous aimons embarquer à la pêche avec une caméra vacillante : « Un courant de 25 nœuds avec des pointes à 30 nœuds, ça complique la sortie. C’est toujours là, à toucher terre que c’est le plus… On marche au toran, dans les hyperboles et les losanges et on sait plus travailler en géographie !

Si ça mousse (la vague), le deuxième est plus gros, c’est toujours le 2ème… tu ralentis et t’attends, si tu vas vite et que tu tombes dans le vide, c’est pas bon, y en a que 3 ».

Chanson : « Tiens bon… au bateau… »

« J’ai eu une bonne école avec mon père, il m’a fait passer la « maladie », ou presque ! J’avais le mal de mer au début et quand il est passé, j’ai acheté un bateau. J’ai un bateau pas trop grand pour faire à deux. 22 ans…, plus de mer que de terre, ça fera une pension quand même, encore 2 ou 3 ans et j’arrête. C’est physique. Ça use un bonhomme, des fois c’est limite ; l’hiver, je suis mort de fatigue. L’été on pêche à la canne, au vif, mais les journées sont longues. C’est jamais fini : la mécanique, les lignes quand t’es à terre…

Je fais du bar à l’année. Je pose des lignes en pélagique, entre deux eaux, avec des flottants ou des bouées à 3 brasses de la surface de l’eau. Des lignes de 30 hameçons, 16 lignes qui restent à demeure dans un endroit bien défini. Je vais les visiter et je remets des lançons… ou du crabe selon les saisons ». Fin octobre à janvier, il faut chaluter les lançons ; on a une chance, il vient se reproduire. Il est ivoire en été, jaune en hiver. Y a que le bar qui reste la nuit en surface pour manger… Sur le fond, y a du tacaud, de la roussette, du lieu… y a du poisson mais on peut pas le vendre, le prix est pas le même. T’as des années que t’as des gros bars… des plus de 8 kg ! Une matte de la génération qui vit ensemble. Ils font 80 ou 90 cm au lieu de 42 cm, ça reste rarissime, c’est quand tu trouves un nouveau coin… Heureusement, on connait pas tous les trous ! Tu fais des années avec et des années sans.

A la ligne, on gagne sa vie mais Bruxelles nous harcèle. On n’est pas des malheureux mais j’en ai ras le bol à cause de ça, même les jeunes en ont marre et pourtant j’aime, je fais avec passion… Y a eu un choix de fait au niveau gouvernemental, ils veulent supprimer la pêche par toutes sortes de moyens, ils y arrivent. Dans 4 à 5 ans, y aura de la place dans les darses… Le pire c’est quand tu vois les pelleteuses qui arrivent et qui cassent les bateaux, quelle honte ! Quelle honte !

Y aura peut-être d’autres solutions qui vont venir… Au lieu de casser les bateaux en fer, autant en faire des épaves par 40 m de fond ; la ferraille, c’est pas de la pollution, ça ferait de belles réserves de poissons. Ça se gère, c’est comme la chasse. Ça prolifère vite fait, c’est des abris qui manquent pour le poisson… »

« Adieu Bugaled Breizh » : une vérité qui dérange mais laquelle ?- Film de Tangi Kermarrec 2009

Dès le départ, la volonté de l’administration et des politiques de masquer l’hypothèse d’un sous-marin dans la cause du naufrage en 37 secondes de ce chalutier bigouden interpelle. Etait-ce que : « La mer appartient aux militaires qui tolèrent les pêcheurs et les plaisanciers », une réalité difficile à accepter pour les proches des 5 victimes de ce drame ? Pour éviter un classement sans suite et suivre de près le dossier, les familles des disparus, l’armateur et le Comité Local des pêches du Guilvinec se constituent partie-civile auprès des juges d’instruction…
« Quand le Ministère m’a appelé chez moi le soir de l’accident pour me dire que le sous-marin le plus proche était à 75 milles nautiques du lieu du naufrage alors qu’un sous-marin avait été vu à 2 milles, j’ai compris que l’affaire serait compliquée… » témoigne lors du débat Robert Bouguéon, Président du Comité local des pêches du Guilvinec.

Grâce à la ténacité bretonne et à l’appui des médias, l’on sait aujourd’hui qu’il y avait une raison objective à la présence d’un sous-marin nucléaire américain sur les lieux du naufrage. Une commission rogatoire aux Etats-Unis est en cours. D’après Maître Bergot, avocat des parties civiles : « La difficulté de la justice française tient au fait qu’elle n’a pas de moyens de coercition pour identifier le sous-marin à propos d’un accident qui s’est produit dans les eaux internationales avec des ressortissants étrangers. Mais les répercussions de cette tragédie sont telles qu’elles feront évoluer les comportements… »

« La barre » ou la tragédie d’Etel : guérir une blessure ancienne– – Extraits du film de Jean-François Pahun (2008)

« A l’entrée d’Etel, une dune sous-marine ne peut empêcher la mer de s’inviter dans les terres, deux fois par jour, jusqu’à 15 km de profondeur. Des milliers de m3 d’eau avec du sable se déplacent au gré des courants. Pour les pêcheurs c’est un monstre auquel il faut payer tribut. Ils le craignent mais avec fierté, une sorte de rivalité aussi. L’or bleu rapporte aussi… c’est une ouverture vers le grand large et la pêche du thon. Une barre de sable redoutable et imprévisible…, je dirai qu’elle est sympa et pénible à la fois, il faut trouver une passe, je dirai qu’elle est comme un chat, c’est indépendant et ça arrive à ses fins. Si on respecte la consigne donnée, c’est pas un obstacle, commente la gardienne de la barre. Le 3 octobre 1958, la barre était en croix. L’administration n’en tient pas compte, 9 personnes perdent leur vie… »

Ce film retrace la folle entreprise d’Alain Bombard qui, en 1952 avec L’hérétique, son canot pneumatique, met 65 jours pour relier les Canaries aux Barbades : un exploit humain, un acte de pur courage de la part de ce médecin qui cherche à sauver des vies, en commençant par mettre la sienne en danger. Quelques années plus tard, l’administration lui demande de tester son canot sur la barre pour convaincre les pêcheurs de l’utilité d’avoir un « bombard » à bord. Un témoin raconte l’enchaînement d’incidents qui transforme peu à peu une aventure collective et bon-enfant en tragédie. La presse s’emparera de l’événement pour opposer une communauté de pêcheurs à un homme déjà célèbre. « Souvent, il faut 50 ans pour revenir sur un drame… »

« Anguille sous roche » : un témoin dérangeant – Film de Jean-Roch Meslin, 2009

« En Loire, on ramasse la civelle, c’est comme une aiguille dans une botte de foin, un jour elle lève, d’autres non. A la fin de marée, on récolte un peu plus d’une livre… Les captures ont baissé au début des années 80. C’est un problème de reproduction qui se fait à plus de 7000 km dans la mer des Sargasses. Il y a l’impact de la pêche mais également la géographie des sites, l’envasement, le courant du Gulf Stream qui monte plus au nord, la pollution… 30 à 35% des captures partent pour le réalevinage en Europe. Le reste est vendu en Chine. 99% des civelles meurent dans la nature, d’où l’intérêt de participer au réalevinage.

Si l’on n’a plus les trois mois de civelles ? L’hiver, le poisson part tellement large qu’on ne peut pas trop aller le chercher avec nos petits bateaux, il faut manger l’hiver. Des quotas individuels ? Non car personne ne fait la même chose, c’est un piège. L’Europe va vouloir mettre des quotas par région ou par bassin à partir de l’antériorité. Mais cela entraîne une répartition déloyale et une guéguerre, il vaut mieux une gestion dans le temps, voire un arrêt biologique avec des compensations. Nous, on n’a pas l’choix pour passer ces 3 mois-là. Nous faire disparaître c’est laisser la place au braconnage… Ce dernier représenterait 15 à 20% des captures dans les estuaires. Dans la Loire, il y a des campagnes de contrôle sur les différents sites. A 1000 € du kilo, c’est l’or blanc des estuaires…

D’après le CEMAGREF de Bordeaux : La France a une position géographique privilégiée dans l’UE pour les civelles, et donc une responsabilité particulière. Il faut une méthode de restauration adaptée à chaque territoire, une coopération avec les acteurs, une restauration sur plusieurs générations, sur 70-80 ans, une gestion des ouvrages hydrauliques par bassin, une gestion de la pêche et une sensibilisation des pêcheurs amateurs.

Pour les anguilles argentées, un programme de recherche européen étudie leur migration. L’on cherche aussi à évaluer les captures : A la période de dévalaison, ce serait 800.000 à 900.000 individus qui partiraient en mer dans la Loire et les pêcheurs en prendraient 13%, (environ 50 t par an). On nous impose une relève hebdomadaire qui équivaut à une baisse de 30% du chiffre d’affaire. Il y a un lobby de la pêche de loisirs. Sur le littoral atlantique, 28000 pêcheurs amateurs aux engins débarqueraient 6 t et 60000 pêcheurs à la ligne captureraient 70 t.

Dans le Marais poitevin, il s’agit d’une pêche traditionnelle liée à la vie maraîchère. C’est le repas du dimanche, un emblème. Les 70 à 80 pêcheurs concernés seraient prêts à réduire par une fermeture de 4 mois, même 5 à 6 mois. Il y a un problème de qualité des milieux. Avant, on buvait l’eau des fossés car il y avait du courant. On accrochait la morue au bateau pour la faire dessaler !

D’après un chercheur d’Ifremer : il faut aussi améliorer les zones humides qui ont diminué de 50% dans l’UE avec l’irrigation et les pompages, et qui sont dégradées par l’usage irraisonné de pesticides. Les anguilles qui restent 7 à 15 ans dans les eaux continentales sont contaminées. Il faudrait aussi pouvoir arrêter les turbines des centrales hydroélectriques au moment de la descente des anguilles… Sans compter le parasite importé des anguilles japonaises qui s’installe dans la vessie natatoire et l’oblige à utiliser son potentiel énergétique pour compenses son ballast au détriment de la reproduction.

En Loire Atlantique, un pêcheur s’engage dans le cadre d’un contrat territorial d’exploitation à remettre en aval des anguilles matures qui ne peuvent sortir des canaux, à arracher des plantes envahissantes, à agrandir les mailles de ses filets… J’espère qu’on va pas voir la fin de l’espèce. Quand le pêcheur disparaît, il n’y a plus de gestion de la ressource, c’est l’équilibre qui est rompu… »

A propos de l’anguille :

Des rivières aux longs périples atlantiques, l’anguille est le reflet de la vie qui circule entre la terre et l’océan. D’une grande longévité et d’une forte productivité, elle nourrit et fait vivre des milliers d’hommes. Les difficultés qu’elle rencontre aujourd’hui révèlent les lobbies partisans et leurs usages cloisonnés des richesses de la nature. Seule une appréciation plus globale de l’environnement et des actions conjointes construiront son avenir et le nôtre. Encore faut-il passer à une réelle gestion des territoires plutôt qu’une gestion de l’espèce soumise aux lobbies plus ou moins puissants qui la touchent de près : agriculture, barrages hydro-électriques, gestion de l’eau et des zones humides, aquaculteurs, pêcheurs professionnels aux différents stades (civelle, juvénile, mature), pêcheurs de loisirs… Un pas qui n’est pas encore fait au regard des dernières péripéties :

- La volonté d’empêcher le commerce international de cette espèce « menacée » satisfaisait le lobby des aquaculteurs et mareyeurs d’Europe du nord fortement concurrencés par les élevages asiatiques, tout en fragilisant les pêcheurs de civelles. Une tentative avortée qui a eu pour effet de dissuader les consommateurs d’Europe du nord et d’affaiblir la filière de ces pays.

- Plus récemment, une requête en référé par des fédérations françaises de pêcheurs à la ligne a bloqué une opération de réalevinage dans la Loire. Une saisie providentielle de civelles par le service des douanes a permis de rattraper le coup.

Marie Daniel réalisatrice de « Territoires » 2005

« Territoires » : poissons d’élevage ou cormorans ?  – Film de Marie Daniel (2005)

Moi qui la croyais « sauvage », il n’y a rien de naturel dans la Brenne : un immense parc, un entrelacs d’étangs construits de toutes pièces, « déculassés à la chaux et la javel pour enlever les macrophytes, aérer la base pour que cela fasse du poisson »

Seulement voilà, ces bassins d’élevage créés par des sociétés de pêche et conçus sans refuges pour les poissons font le bonheur des cormorans, des espèces protégées qui prolifèrent à côté de la cantine ! Faut-il reconstituer des roselières ? Ce film témoigne de la difficulté de générer de la richesse en plein cœur d’un espace naturel…

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