Gestion des pêches : par territoire ou par stock ?

Photo Philippe Joachim

Une gestion de la pêche aux petits métiers en Méditerranée peut-elle être proposée sur des modèles halieutiques classiques?

En science, le développement de l’halieutique s’est fait durant la première moitié du 20ème siècle en travaillant sur les pêcheries hauturières développées par les Européens en Mer du Nord et en Atlantique.

L’amélioration de ces premiers modèles ou le développement de nouvelles approches (ISIS FISH par exemple) reposent toujours sur la même logique : l’exploitation par une flottille commune d’un stock de poissons pélagiques ou necto-benthiques (sardines, morue, etc). Dans ce type de modèle, le milieu, sa composition, sa complexité éventuelle n’interviennent pas ou presque pas, sauf en termes de proies disponibles (les ressources). L’existence de différentes formes de vie pour un même espèce (phase larvaire planctonique, juvéniles et adultes vivant dans différents micro-habitats, etc) n’est généralement pas considérée. Le terme de recrutement correspond à l’arrivée dans la cohorte exploitable (c’est à dire pouvant être pêchée) de jeunes individus, alors qu’en écologie marine, cela correspond généralement au passage de la vie planctonique (larvaire) à la vie necto-benthique, proche du fond (juvéniles et subadultes).Appliquer ces raisonnements, ou ces modèles, aux milieux côtiers peu profonds a-t-il alors un sens ? En Méditerranée, milieu qui nous rassemble ici, la pêche côtière fonctionne sur un modèle très ancien, celui de la pêche dites aux petits métiers. Sans avoir une définition de pêcheurs, mais avec un vision de scientifique, nous définirons cela par une approche pragmatique, adaptée à la complexité des habitats côtiers méditerranéens. Cette pêche aux petits métiers a évolué mais a conservé des bases uniques depuis sa mise en place. La complexité des habitats côtiers est une caractéristique fondamentale de la Méditerranée qu’il est impératif de percevoir et de prendre en compte pour en comprendre le fonctionnement. Cette richesse en habitats (roche, éboulis, sable, herbiers de posidonie, coralligène, etc) permet l’installation d’une multitude d’espèces, animales ou végétales, chacune étant adaptée à un milieu particulier. La biodiversité présente en Méditerranée est alors considérable à l’échelle mondiale, soit 15% des espèces marines alors que la Méditerranée ne représente que 0.82% de la superficie des océans. Quelles pêches peuvent alors s’y développer ? Cela ne pouvait être qu’une pêche multipliant les engins de prélèvement, les métiers (filets, hameçons, casiers, etc), pour mieux cibler telle ou telle espèce, dans tel ou tel milieu. Selon la saison, selon la météo, selon l’état de la ressource, le métier s’adapte. En termes simples, ceci correspond aux fondements mêmes des prud’homies actuelles. Gérer cette pêche côtière en Méditerranée ne peut donc se faire en développant autant de modèle que d’espèces visées. Que faut-il pour qu’elle se maintienne ? Un milieu riche et diversifié en habitats assurent, par leur seule présence, la possibilité du développement de cette biodiversité littorale. D’un point de vue scientifique, une gestion de la diversité en habitat et le maintien d’une pression raisonnable sur la ressource permettent alors d’assurer le maintien de cette diversité en espèce.

Quel meilleur exemple que le maintien de la pêche professionnelle au sein du parc national de Port-Cros? Certes, la fréquentation par les pêcheurs est limité en raison de l’éloignement de l’île, mais, à nos yeux, la réglementation des activités de pêche, décidées en concertation avec les professionnels, permet le maintien de populations de poissons parmi les plus riches et diversifiées de Méditerranée occidentale.

La richesse d’un milieu, sa stabilité à long terme sont liées à sa diversité; les scientifiques l’ont largement démontré. Les réactions humaines, d’un point de vue législatif par exemple, ne seront pertinentes que si elles sont diversifiées et elles aussi adaptées aux conditions.

Professeur Patrice Francour Université Nice Sophia-Antipolis.
EA 4228 ECOMERS. Faculté des Sciences. Nice francour@unice.fr

NDLR : Une gestion « territoriale » de la pêche artisanale diffère d’une gestion par stock de la pêche industrielle. Cette distinction n’est pas prise en compte par le projet actuel de réforme de la Politique Commune des Pêches.

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