Golfe de Gascogne : le chalutage enrichit la grande vasière

Débarquement de langoustines au port de Lorient par le dernier chalutier classique du Golfe de Gascogne, de Yann Janot. Photo Alain Le Sann

Débarquement de langoustines au port de Lorient par le dernier chalutier classique du Golfe de Gascogne, de Yann Janot. Photo Alain Le Sann

 Lors de la Journée Mondiale des pêcheurs, le 22 novembre 2013 à Saint Pierre Quiberon, Mr TOURRET, président de l’Institut Maritime de Prévention (IMP) a prononcé un discours sur le chalutage et les rejets qui va à l’encontre des idées véhiculées aujourd’hui et promues par la réforme de la Politique Commune des Pêches. En voici la transcription :

« Au cours de ma formation à Bordeaux à l’école des Affaires Maritimes, j’ai dû en 1967, réaliser un stage de 10 jours en embarquement au port de Lorient, sur un bateau qui s’appelait l’Atlanta, dont le patron s’appelait Tonnerre, Groisillon évidemment. On me fait toutes les recommandations nécessaires, j’embarque donc avec mon ciré, mes bottes, ma cuillère, mon couteau et une caisse de muscadet. Je vous rappelle simplement que j’arrive de Toulon et que je ne suis à cette époque pas très familier des choses de l’Atlantique. A Toulon, il y a un poisson qui est très estimé qui est le sévereau (=chinchard), un très bon poisson.

J’embarque sur l’Atlanta, premier coup de chalut, on remonte au moins 500 kg de chinchards sur le pont. Les matelots passent alors l’ensemble des chinchards par-dessus bord, à grands coups de pelle. Je n’arrive pas à comprendre comment on peut louper autant de vente, les autres prises étant tout de même commercialisées. Il s’agit d’un chalutier classique à pêche sur le côté, et j’ai alors une première perception du risque que représente la mer, la hauteur de bordée sur ces bateaux classiques étant à 35- 40 cm. Les matelots avec une pelle sont en train de jeter les chinchards par-dessus bord sur un terrain glissant, en faisant vite car plus on évacue vite, moins on a le risque d’avoir de la carène liquide, constituée par la masse des poissons sur le pont. Cette opération de gestion des déchets a déjà une connotation particulière de prise de risque. Cette prise de risque devient aujourd’hui systématique avec la réglementation européenne sur les rejets.

rejets et grande vasièreDes années après, en 2003, on me nomme à l’IMP et, dès la deuxième année de mandat, je commence à réfléchir sur ces questions d’évolution de la Société et sur la nécessité de gérer les rejets. En 2005-2006, nous proposons à la région Bretagne de faire une étude particulière sur la dimension sociale du risque de la gestion des déchets. A l’époque, la région est sceptique, elle se focalise sur un discours du type « moins on en parle, mieux ça vaut » car si on en parle, cela veut dire que l’on accepte l’idée qu’il faut ramener les déchets. On met alors 18 mois pour obtenir l’autorisation de faire cette étude. Cette étude est réalisée, elle fournit une vraie réflexion sur les rejets en mer. En faisant cette étude, on se demande si le fait de ramener les déchets à terre est pertinent. Évidemment, la vie d’un homme est faite par ce qu’il fait aujourd’hui, par les réminiscences d’hier et par le croisement entre son expérience passée et la réalité qu’il constate.

Retournons en 1967, je débarque de l’Atlanta avec cette idée : ‘Bougre, pourquoi rejette-t-on?’. Je vis cette situation comme néfaste d’un point du vue économique. En rentrant à l’école à Bordeaux, je parle avec mon professeur d’océanographie, M. PERCIER, directeur du musée océanographique de Biarritz. Je lui raconte mon expérience lorientaise avec mes chinchards rejetés à la mer. Il me dit alors que ce n’est pas grave, et se lance dans un cours personnel. Il m’explique alors que la grande vasière du golfe de Gascogne, lieu où l’on pêchait à l’époque, n’est pas un milieu qui existe depuis l’éternité, mais que cette vasière est une construction de l’homme. Il m’explique que du temps de Jules César, l’Europe était couverte de forêts, c’était la Gaule chevelue. Le défrichement de la Gaule s’est fait en plusieurs fois. Il y a eu au moins deux périodes de défrichement généralisé : le néolithique d’une part et surtout les défrichements de l’an 1000, lorsque la population de la Gaule a augmenté de façon considérable, les rivières qui étaient claires sont alors devenues boueuses. Plusieurs vagues des vases se sont alors déversées dans le golfe de Gascogne, et ont modifié la géologie du fond. Il s’y est alors développé un milieu tout particulier qui est l’état vierge de la grande vasière.

C’est très simple : si on laisse la grande vasière dans l’état où elle est, on va obtenir une forêt de pennatules et on va obtenir un peu ce que l’on pourrait avoir dans la forêt des Landes si elle avait été laissée toute seule. Les bouleaux vont l’emporter sur les pins et l’on obtiendra une forêt impénétrable avec au final une biodiversité très limitée. Il m’explique que la grande vasière est devenue productive à partir du moment où on l’a chalutée. L’idée est que l’on avait quelque chose qui était retourné à l’état de friche, cette friche n’étant pas une réserve de biodiversité, bien au contraire. En aérant ce système de vasière par le passage des chalutiers, on a permis à des décapodes fouisseurs intéressants -pas la petite galathée où il n’y a rien à manger mais la grosse langoustine- de pouvoir s’installer. De plus, avec les rejets, un circuit thropique est créé dans lequel les espèces benthiques, celle du fond, se nourrissent des espèces rejetées. Il y a dans ces fonds un équilibre dû à l’action de l’homme. C’est une histoire très fine à expliquer.

J’ai eu l’occasion ensuite d’évoquer avec André LE BERRE (Dédé) un cantonnement de Penmarc’h à Belle île. Lorsqu’il y a 5 ans, au moment où l’on commençait à parler des rejets, j’en reparle avec Dédé, il me dit : « Quand on a rouvert le cantonnement, il n’y avait rien. Nous n’avons rien tiré du cantonnement en lui-même, il n’a servi d’aucune façon à augmenter la densité des poissons ». Tout ceci se croisait, les éléments du puzzle étaient réunis : les matelots en train de rejeter du chinchard à la pelle par-dessus le pavois et prenant des risques, la conversation avec le professeur Percier sur l’origine de la grande vasière, les propos de Dédé sur la non-productivité du cantonnement. On se retrouve alors devant des phénomènes complexes. Le problème est de faire comprendre la complexité à des gens ayant des idées simples, sachant qu’il faut réduire la complexité. D’un côté, il y a Michel Serres qui nous rappelle que le monde est complexe et que l’apanage de la science est dans la compréhension de cette complexité et d’un autre côté, des discours qui vont simplifier au maximum….

 Merci de votre attention

* NDLR : ces observations rejoignent celles de pêcheurs au gangui (une drague) qui constatent que les fonds « travaillés » sont souvent plus poissonneux que les fonds non travaillés… Le passage de la drague remettrait en suspension minéraux et végétaux qui attireraient des larves, elles-mêmes attirant des juvéniles… etc.

Extrait du rapport de la Journée Mondiale des pêcheurs organisée par le Collectif Pêche & Développement, le 23 Novembre 2013, cf : http://www.peche-dev.org/
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Une réponse à Golfe de Gascogne : le chalutage enrichit la grande vasière

  1. Le Vieux scaf dit :

    J’avoue que rejeter à la mer des poissons pour valoriser la grande vasière des Gaulois me laisse pantois ! Faut être savant pour comprendre çà !
    À chaque fois que l’on se livre à un massacre humain ou animal les responsables vous prouveront qu’ils sont dans la vérité !
    Pour en revenir aux chinchards qui seraient parait-il la meilleure production de la Méditerannée, là aussi je reste perplexe, j’ai le souvenirs de ceux qui étaient en conserve à la tomate largement distribués dans la Marine nationale…et on se régalait
    Alors les rejeter à la mer, ça me rend grognon.
    Mais on peut s’attendre à tout dans ce monde géré par les technocrates europpéesns.
    Signé
    Le vieux Scaf’

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