La vasière, c’est notre château d’eau

Revue n°35 de l'Encre de mer

Sans titre 4« Guérande, c’est plus de mille cinq cents ans de sel solaire. En l’an 100 ou 200 après J.C, on faisait le sel avec le feu et puis, progressivement, les contributions des Vénitiens, des Romains pour faire du sel solaire ont porté leurs fruits. C’est le génie de l’humanité car on apprend des expériences de chacun. Ce sont les générations qui ont façonné le territoire, et c’est aujourd’hui une réussite économique et écologique. Signe que l’on peut tenir mille, deux mille ans avec l’énergie du soleil, du vent et de la marée. Forts de cet héritage, nous sommes en lien aujourd’hui, par notre association « Univers-sel », avec les producteurs de sel en Guinée, au Bénin, en Mauritanie, en Guinée Bissau…

Donc, le sel est fils du soleil et du vent, et les marais salants de Guérande  un territoire créé par l’homme. Ils ont pourtant bien failli disparaître après une période flamboyante pendant laquelle le sel était la seule façon de conserver les aliments. La chaîne du froid a détrôné l’or blanc. Mais le sel de la vie récolté sur de l’argile révèle, à l’aide d’un microscope, qu’il est riche en eau, en chlorure de magnésium, en oligo-éléments, et bien meilleur que le sel industriel. Il fait l’objet d’une renaissance liée au fait que les consommateurs sont sensibles à la qualité des aliments.  Il n’empêche que Conseil d’Etat, tribunal administratif… théoriquement, nous aurions dû mourir. Dans les années 70, le projet de rocade qui devait traverser nos marais modifiait trop sensiblement notre circuit hydraulique. On s’est battu, on a fait des manifestations, des pièces de théâtre qui ont mobilisé la population locale, on a fini par gagner.

DSCF1138Notre cathédrale d’argile est devenue un patrimoine reconnu qui a permis de repousser « l’envahisseur touristique », au sens d’un tout tourisme, qui éradique l’activité primaire en conservant un petit bastion « carte postale ». Aujourd’hui, on participe à l’activité touristique qui est florissante comme notre métier. On a une formation avec des jeunes, une entreprise coopérative de plus de cinquante salariés, une filière saine, un lieu d’accueil « Terre de sel » qui reçoit soixante-dix mille visiteurs tout en préservant le site… Il y a trente ans, personne n’aurait misé un franc sur le sel de Guérande. C’est une belle leçon. J’ai eu la chance de survoler le marais en hélicoptère, la couleur change en fonction de la salinité et du phytoplancton (Dunaliella Salina), elle devient rouge sang quand il pleut. Nos outils ont traversé les siècles, ça abîme un peu les mains mais c’est notre passeport : la lousse à ponter, le las (dont le manche en châtaignier a été remplacé par du carbone), le râteau, la cesse, la boyette, le boutoué… Nous préparons les salines de février à mai ; c’est le gros du travail, récompensé par la récolte qui a lieu, selon les conditions météorologiques, entre mi-juin et mi-septembre.

Les grandes marées remplissent la vasière, c’est là que l’on stocke notre « matière première » (l’eau de mer). Il nous faut donc entretenir la gorge autour de la vasière avec une pelleteuse, et veiller au bon état de la digue. Les réparations s’y font collectivement et à la main. Il y a des responsables de secteurs qui coordonnent les activités. Il faut également entretenir les petits chenaux pour la bonne circulation de l’eau, nettoyer les bondres et les fares (bassins de décantation et de chauffe), refaire les ponts d’argile et, tous les vingt à trente ans, les niveaux des œillets (« chaussage »). Il y a des groupes de travail par secteur et par affinités. On est dix, quinze, parfois dès cinq heures du matin avant que le vent ne se lève. Dans ce travail souvent solitaire, c’est la solidarité qui fait qu’on est toujours vivant.

Avec des planches à trous, on régule l’eau qui circule par gravité. Il nous faut anticiper l’évaporation due au soleil et au vent, c’est un travail au millimètre près pour faire passer la concentration en sel de 30 g par litre dans la vasière à 240 g par litre dans l’œillet. Le sel, alors, se cristallise par saturation. On récolte en moyenne 50 kg de sel par oeillet (2,5 à 3 t par jour*). La brouette, c’est notre “révolution industrielle”, apparue après la deuxième guerre mondiale, avec les premiers pneus gonflables. Avant, le sel était porté sur la tête dans des “gèdes”, ou avec un joug et des paniers. On est calé pour l’éternité si l’on ne subit pas de grosses pollutions et une forte montée des eaux. Lors de la marée noire qui a suivi le naufrage de l’Erika en 1999, les paludiers ont fermé les entrées d’eau et arrêté la production pendant un an. On voulait préserver notre territoire. Notre site est aujourd’hui en zone Natura 2000 et classé Grand Site.”

* Chaque exploitant dispose de 50 à 60 « œillets » (des cristallisoirs de 70 m²) et produit en moyenne entre 50 et 70 t de gros sel par an et 4 t de fleur de sel qui, récoltée en surface, se vend dix fois plus cher. La coopérative compte 200 paludiers qui exploitent 70% des 2000 ha de marais salants.

Pour plus d’informations, voir le site internet.

Voir également le témoignage vidéo d’Alain Courtel sur le site de Terre citoyenne

 

Alain Courtel, paludier à Guérande

De belles photos sur les gestes des paludiers

De belles photos sur les gestes des paludiers

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