Le capian, figure de proue

  05Le capian !? « C’est la proue du navire avec une forme un peu virile, soi-disant signe de fertilité pour la mer nourricière….. ». Sur son chantier en bordure de l’avenue Auguste Renoir, à La Seyne-sur-Mer, Frédéric Agostinetti y va par petites touches : « ….mais on ne retrouve pas les mêmes capians de partout, la forme peut changer selon les ports d’attache. »

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Situé en bordure de route, son chantier inciterait plus volontiers à venir lui demander ce qui se passe du côté du carburateur. Quand trône dans la cour, un « huit mètres cinquante des années 60, fabriqué à Marseille et racheté par un pêcheur du Brusc. » Un pointu « pour le large » avec cabine et roue, « tout en pitchpin », mais « pas aussi gros qu’il en a l’air ».

Reportages-audio :

Restauration pointus

Frédéric AGOSTINETTI

02Mécanicien de bateaux et charpentier de marine, Frédéric est avant tout restaurateur de pointus. Pointu ? Une appellation donnée par les pêcheurs bretons, tout ça parce qu’eux ont le « cul plat » : « Le vrai nom, c’est la barquette ! Le pointu, c’étaient les marins bretons de Toulon qui avaient des bateaux à cul plat et qui, en voyant les bateaux de pêche locaux disaient « regarde les pointus ! ». Frédéric n’est pas breton : « …un Marseillais, il ne faut pas lui parler de pointu….il faut dire que les charpentiers de la marine de Marseille ont marqué le ton en faisant de très belles lignes. Par rapport à d’autres chantiers, ils étaient renommés. Dans le Var, il y en a bien qui se sont fait remarquer avec de bonnes constructions, mais pas comme celles de Marseille. »

Les Bouches-du-Rhône d’un côté, le Var de l’autre ? Frédéric est du Var : « Ma mère est née au Brusc, ma grand-mère est née au Brusc, mon arrière-grand-père vivait du bois : on était alors paysan ou pêcheur. Ils m’ont transmis cette passion : on voyait encore les vrais locaux qui entretenaient leurs bateaux et discutaient, ils transmettaient la fibre ! »

01Chanvre pour l’étanchéité, bordées vissées et calfatées avec du coton, mastic vitrier, «on reprend les recettes traditionnelles et on arrive à les prolonger de quelques années»… les pointus. «Changer la membrure, ça fait peur, on recouvre avec du tissu alors que l’on peut changer les pièces abîmées. » Pendant que les bateaux « modernes » ont attrapé » la « maladie de l’osmose », les bateaux en bois, eux, sont « en kit » : « celui-ci était pour la pêche à la palangre avec une estive très étroite – l’estive, c’est la partie où l’on met les filets, hein ! – on va l’agrandir. Je vais ouvrir un peu le pont à l’arrière. Il était fait pour travailler sur le pont, ce bateau. ». A la longue, les clous deviennent comme des cheveux » mais cela se change, et « ce bateau-là, inutile de le plastifier

De plus en plus d’accent pointu dans le pointu

Interrompu dans son travail, Frédéric ? « ça fait plaisir de parler de tout ça : pour moi, ce n’est pas assez reconnu. Cela fait pourtant toute la beauté des petits ports méditerranéens. Mais on a du mal : vous voyez, on est obligés d’aller dans les terres pour retaper les pointus. On se débrouille par nos propres moyens. On serait mieux sur un port, à pouvoir rapidement mettre un bateau à l’eau et le faire gonfler. Mais on a oublié pourquoi les ports étaient équipés d’une manière, grues fixes, cales de halage, on a tout fait disparaître. La plaisance a pris le dessus. »

Le Brusc, justement, cette lagune entre La Seyne et Six Fours : « Si je vous dis qu’il y avait 48 patrons pêcheurs au Brusc, il n’y avait que des barquettes. Maintenant, on est dix. » Le Brusc, qui tient son nom de la façon de décaper les pointus : « il n’y a pas cinquante méthodes. On brûle la peinture. . Aujourd’hui, on le fait au chalumeau. Mais, à l’époque, les anciens « brusquaient » la peinture avec de la bruyère, parce qu’ils n’avaient rien d’autre. » Mais d’où le nom de Brusc… .

D’ailleurs, pointu ou barquette, « tous les termes du pointu sont en provençal : « l’escoume, c’est la rame, et l’escoumière, c’est le porte-rame. Et c’est vrai que quand j’entends « baignoire » à la place d’esquive – là où on met les filets – je trouve cela moins chantant : il y a de plus en plus d’accent pointu….dans le pointu.»

Un bateau est est toujours lié à l’homme

03Mais tant qu’il y aura des pointus, les ports parleront de la même chose : « Aujourd’hui, ce sont des lieux éteints, il y a très peu de vie. Essayez de trouver des locaux qui vous parlent de l’histoire du village. Il y en a encore en Corse ou en Sardaigne. Sinon, c’est marchands de crêpes et de pizzas. »

 Pas très chatoyant, la friture sur roulettes. Certaines communes ont fait des efforts. Juste à côté de La Ciotat, le petit port des Capucins a une pente et une grue fixe, et même une charte pure les pointus. Et le joli petit port de St Elme, aussi, est encore équipé. A Sanary, la commune leur a donné « pas mal de places ». Et Frédéric les connaît par cœur : « beaucoup sont venus de Tunisie. Il y a le Sanar’, que l’on a restauré et qui servait à la sardine. Il a fêté ses cent ans l’an dernier. Il est rouge et jaune, amarré juste devant l’église. La Sauvageonne faisait la pêche et le transport des sardines. Le Piadon, lui, on le retrouve toujours avec son petit commerce devant, même s’il ne fait plus les piades. » Et ainsi de toutes les barquettes – ou pointus – amarrés par leur capian, chacun a une histoire : «un bateau est toujours lié à l’homme. »

Justement, et le petit à gauche, dans l’allée menant à son chantier  ? « Il vient de Bizerte. C’est un bateau très particulier, du type de ceux que l’on trouvait sur l’île de la Galite.» Trouvé à Saint-Mandrier : «en se promenant sur les ports, on remarque les barquiers qui sont jolis ou originaux.». Frédéric a bien fait d’ouvrir l’œil, ce jour-là : le bateau aux « dalots » orientaux – ces alvéoles qui permettent à l’eau du pont de s’écouler – était à deux doigts de partir à la casse. Un bateau avec une coque à très peu de portée, peu ventrue pour naviguer dans peu d’eau : « il servait à relever les nasses à langoustes. Les nasses étaient calées par plusieurs gardelles. Ensuite, il ne fallait pas un gros bateau pour aller les relever une par une, et en retirer les langoustes.» Un bateau en revanche rapide, même à la voile et à la rame. Première mise à l’eau l’an passé après restauration, mais aussi avec son « petit moteur Bernard d’origine.» Un bateau qui a rappelé sa jeunesse à un certain Achille Vitiello… .

06C’est en mettant de la vie avec les locaux que l’on fait venir le tourisme

Mais qu’est-ce qui a vraiment disparu ? « Pour le bois, on n’est pas embêté. On a les bois classiques, le chêne et le frêne, et les bois exotiques, même si on ne trouve plus de pitchpin. Demandez du pitchpin à un marchand de bois : ptt !. ». Le savoir-faire ? « Moi, j’ai appris en passant du temps avec les anciens. Un vieux charpentier du Brusc m’a appris sur mes propres pointus. Je le dis aux jeunes, puisez dans cette génération qui est proche des 80 ans et qui a le savoir. Si on les rate, il n’y aura plus personne pour raconter tout cela. ». Le métier a ses ingratitudes : « Le décapage, c’est une étape dont on se dispenserait ! ». Les charpentiers de marine sont une espèce en voie de disparition : « encore en activité à Marseille, il y a les Trappani, les Ruopolo. ». Le bât blesse du côté des règles sur le patrimoine : « à chaque propriétaire qui décède, c’est un pointu qui disparaît : quelqu’un d’intéressé doit d’abord trouver une place dans un port. Et une licence est liée à un bateau ». Pas de place, un investissement important au regard de simples promenades en mer à la belle saison. « Il faudrait intéresser les jeunes et leur permettre de s’y intéresser. »

Avec l’association Lou Capian, Frédéric Agostinetti récupère les pointus qu’on lui donne, et en fait don à son tour, une fois restaurés : «j’en ai tellement à sauver, que je n’ai même pas eu le temps d’apprendre à en fabriquer un ! » La pêche ? « J’ai enfin réussi à trouver la drague, comme on dit chez nous, le chemin si vous préférez, pour aller à la pêche : avec un pointu que j’ai restauré. Mais je n’y vais qu’à mes périodes creuses…en attendant d’avoir formé la génération qui me laissera un peu plus aller à la pêche. » Assurer la relève : Frédéric accueille stagiaires et apprentis, en espérant leur communiquer la passion. Le dernier des Mohicans de la Méditerranée, Frédéric ? « c’est la beauté des petits ports de la Méditerranée. L’identité des ports de pêche passe par ces bateaux. D’ailleurs, certains ports se sont rendu compte que c’est en mettant de la vie avec les locaux que l’on fait venir le tourisme… »

Pascale Marcaggi

Restauration pointus – RADIO ETHIC

Frédéric AGOSTINETTI

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2 réponses à Le capian, figure de proue

  1. Bannier dit :

    T’es le meilleur Fred ! Continue comme ça, grâce à toi j’ai découvert la passion des moto d’époque…

  2. SOURD Serge dit :

    Merci Fréd de parler aussi bien de nos petites barques.
    J’ai très largement diffusé ton intervention

    Bien amicalement

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