Comment marchés financiers et multinationales accaparent aussi les mers et les océans

BastamagArticle de presse : Bastamag par Sophie Chapelle

« Les terres agricoles ne sont pas les seules cibles de puissants intérêts privés, de grandes entreprises ou de gros investisseurs. Littoraux, mangroves ou récifs coralliens sont aussi convoités. Au nom de la défense de l’environnement et de la préservation de la biodiversité, la mise en place de quotas de pêche, de réserves naturelles maritimes ou d’élevages géants favorisent le contrôle des bords de mer et des eaux continentales par une poignée d’acteurs privés. Aux dépens des communautés locales et des millions de petits pêcheurs qui vivent de la mer et voient leurs droits et leurs cultures bafoués. Un nouveau rapport lève le voile sur cet accaparement des mers…

En Islande, les dix plus grandes sociétés de pêche détenaient plus de 50% des quotas en 2007. Au Chili, quatre entreprises contrôlent 90% des quotas. Les conséquences sur les pêcheurs artisanaux sont immédiates. Au Danemark, la flotte des pêcheurs artisanaux s’est effondrée en 2005. Ce processus pourrait être accéléré par le Partenariat mondial pour les océans, initié en 2012 par la Banque mondiale, qui vise à privatiser les régimes de droits de propriété sur les ressources halieutiques…

La création de « zones de protection marine », telles que les sanctuaires côtiers ou les réserves, participe au phénomène d’accaparement des mers. L’accès à ces zones est interdit ou restreint pour les pêcheurs artisanaux dans un but de « conservation » de la nature. C’est ce qui s’est passé en Tanzanie par exemple, avec la création du parc marin de l’île de Mafia. « Des entreprises touristiques étrangères se sont implantées, bannissant l’accès aux sites terrestres et littoraux, y compris les récifs coralliens les plus productifs, les forêts de mangrove et les plus belles plages – qui étaient auparavant sous les régimes de propriété traditionnelle des communautés locales », souligne le rapport. D’ici 2020, la Convention des Nations Unies sur la diversité biologique prévoit qu’au moins 10% des aires marines et côtières soient conservées.

Industries et grandes entreprises ne lorgnent plus seulement sur l’immense stock potentiel de carbone des forêts humides. Des forêts de mangrove sont elles-aussi transformées en zones protégées pour « compenser » les émissions de gaz à effet de serre des entreprises polluantes, comme Rio Tinto à Madagascar par exemple. Ces projets, portés par des ONG de conservation, s’inscrivent dans le programme « Initiative Carbone Bleu » appuyé par l’Onu [7]... De l’Indonésie aux États-Unis en passant par le Sénégal, l’Union internationale de conservation de la nature a commencé à évaluer les stocks de carbone des écosystèmes marins. La Banque mondiale s’emploie, elle, à développer des « obligations bleues » proposées sur les marchés financiers... La Banque mondiale fait valoir que « le capital financier à grande échelle et le secteur privé sont essentiels pour parvenir à une meilleure protection et une meilleure gouvernance des ressources marines »

De puissantes entreprises prennent progressivement le contrôle des ressources halieutiques… Ainsi, le groupe norvégien Marine Harvest produit un saumon d’élevage sur cinq consommés dans le monde ! Les trente plus gros fournisseurs de crevettes d’élevage produisent un cinquième de la production mondiale ! Les trois premières sociétés de thon en conserves pêchent un tiers des thons capturés dans le monde ! La multinationale asiatique Thai Union Group contrôle 20% de la transformation de thon en conserves… Les envies de consommer du thon rouge frais, de la perche du Nil, des crevettes, du saumon ou de l’huile de poissons riche en Oméga-3 sont le fruit de campagnes marketing savamment orchestrées…

Les multinationales de pêche telles que Marine Harvest en Norvège, Nippon Suisan Kaisha au Japon et Pescanova en Espagne, de même que les grands détaillants comme Walmart ou Carrefour, contrôlent une grande partie du marché aquacole… Mais le déversement incontrôlé de ces espèces non-indigènes dans les eaux douces ou les océans perturbe les écosystèmes locaux et régionaux. Dans le Pacifique, les pêcheurs autochtones du Chili et de la Colombie-Britannique ont ainsi vu leurs stocks de pêche épuisés en raison de l’élevage industriel du saumon…

L’aquaculture industrielle perturbe également la pêche artisanale en fermant l’accès aux zones côtières et intérieures. Les zones humides fragiles de l’Équateur ont ainsi été dévastées par l’élevage de crevettes : la superficie nationale des mangroves a été divisée par trois !

Les auteurs du rapport appellent à ce que la question de la pêche artisanale soit traitée « comme une affaire de droits de l’Homme plutôt qu’une question purement économique ». Face à la perte des droits d’accès des petits pêcheurs, le rapport relève l’existence des « droits territoriaux d’exploitation par les pêcheurs ». Ces droits sont déjà inscrits dans les législations de la pêche de plusieurs pays, comme en Afrique du Sud… Face à la menace que l’accaparement des mers fait planer sur la sécurité alimentaire, la résistance s’organise en faveur de droits collectifs pour les pêcheurs.

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