la pêche : une cible médiatique facile et rentable…

Pêche à la palangre pour la dorade rose à Sanary, photo Alexis Fossi

Pêche à la palangre pour la dorade rose à Sanary, photo Alexis Fossi

« Quelques œufs, de la farine et une haussière lâchée. Bref, un entartage de marins. Même pas les plumes et le goudron ! » Mais suffisamment pour alerter les médias, déchaîner les foules, engranger quelques adhésions supplémentaires*. Le justicier et super héros de Sea Shepherd débarque sur nos côtes… Comme d’autres, il médiatise à outrance sur le thon rouge, la baleine, le phoque, le requin… Que ces espèces fassent vivre des communautés de pêcheurs artisans depuis des siècles et que ces pêches soient enracinées dans leur culture importe guère. Il faut trancher net en faveur de l’animal au détriment de ces formes ancestrales de rapport des hommes avec la nature. Peu importe au passage que l’espèce soit devenue pléthorique au risque de mettre en danger certains écosystèmes (cas du phoque dans les eaux canadiennes, du thon rouge sur le littoral méditerranéen…) ou que sa capture permette localement à une communauté de pêcheurs de subsister (cas du requin taupe sur l’île d’Yeu). Rentrer dans l’histoire, la culture, les spécificités régionales, bref tout ce qui fait la vraie vie, serait trop complexe pour des messages médiatiques lapidaires et des actions d’éclat à échelle « planétaire ».

Pêche et géopolitique - BLue lobby transparency

Pêche et géopolitique – BLue lobby transparency

En attendant, depuis l’explosion de la plateforme pétrolière dans le Golfe du Mexique en 2010, la recherche et l’exploitation offshore de gaz et de pétrole se sont démultipliées sur l’ensemble des zones maritimes, tout comme les champs éoliens en mer, les zones touristiques littorales de grande envergure, sans parler de l’exploitation minière qui pointe son nez dans nos grands fonds. Ajoutons l’impact destructeur de nos rejets (eaux d’assainissement, pesticides et herbicides qui tuent le phytoplancton à la base de la chaîne alimentaire marine, rejets massifs de boues toxiques…). Il n’est pas une région dans le monde où les pêcheurs artisans ne sont pas confrontés à des projets ou des impacts qui mettent en danger la pérennité de leurs zones de pêche et de leurs ressources marines. Pourtant, inlassablement, c’est la surpêche qui est mise en avant de la scène quand ce n’est pas un pêche ciblée sur une espèce « en danger ». Ce discours sert même à justifier la privatisation des droits de pêche – une mesure de concentration du secteur qui fait le vide en provoquant la disparation des communautés de pêcheurs artisans – ou encore la création de très grandes réserves marines, exemptes de pêche mais non d’exploitation (pétrolière, touristique, minière, éolienne…). L’étude de Blue Charity Business a pu montrer que ce jeu médiatique était bel et bien un maillon d’une stratégie financée par de grandes fondations américaines, fondées par les fortunes industrielles. Plus récemment encore, une autre étude montre que la pêche n’est que le prétexte d’intérêts géo-stratégiques menés par différents Etats sur des zones marines… Déjà que les ONG et les scientifiques financés par les grandes fondations n’ont pas toujours conscience de la stratégie forgée en amont, il devient difficile pour les lecteurs que nous sommes de décrypter les messages d’alerte qui arrivent sur nos écrans, dans nos journaux et nos revues…

Photo Sophie H. Marty, pointu de Bandol

Photo Sophie H. Marty, pointu de Bandol

Question de bon sens, il serait grand temps que notre esprit « humaniste » prenne le pas sur nos jugements rapides et que nous nous associons pour préserver la richesse de nos écosystèmes marins et les droits d’usage des pêcheurs artisans pour l’accès aux zones et aux ressources marines. Nous ne lutterions pas contre d’autres humains mais contre une dynamique productiviste, portée par des multinationales, qui est sans mesure vis à vis de nos écosystèmes, de nos économies régionales, de nos organisations sociales, de nos cultures locales et de nos conditions d’avenir. La pêche artisanale, peu visible car disséminée dans les baies, les rades, les cours d’eau, représente un secteur très important** et essentiel pour la sécurité alimentaire, au point que la FAO a édicté récemment des Directives volontaires visant à en assurer la durabilité.

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* Les pêcheurs de l’Île d’Yeu ont « chaleureusement » reçu le bateau ambassadeur de Sea Shepherd qui entame une tournée médiatique dans les ports français. Ils lui reprochent de reprendre à son compte les éléments médiatiques de la surpêche. Par ailleurs, les pêcheurs de l’île d’Yeu ont été sévèrement touchés par le passé par ces campagnes de communication simplifiées à l’extrême, notamment à propos de la pêche du requin taupe (voir notre article sur ce sujet). Bref un entartage de marin qui se transforme en campagne publicitaire ! 

** La pêche artisanale représente près de la moitié des prises mondiales, les 2/3 des produits de la pêche destinés à la consommation humaine directe et 90% des pêcheurs et autres travailleurs de la pêche (données FAO)

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Une réponse à la pêche : une cible médiatique facile et rentable…

  1. Elisabeth Tempier dit :

    Commentaire reçu de Jean Groc, capitaine de pêche à l’île d’Yeu et collaborateur intermittent au collectif pêche et développement il y a quelques années :

    INCONSCIENCE OU ARROGANCE ?
    Le Colombus rentre dans un port et s’attend à un accueil chaleureux, censé lui être dû. Avec ses couleurs noires, son emblème de pirate et sa renommée de justicier des mers, le Zorro des océans ne s’attendait pas à une réaction hostile à son passage à l’île d’Yeu. Comment une bande de minables pêcheurs ont ils pu faire des « enfantillages » (Paul Watson, facebook) et arroser la bateau de farine et d’oeufs ? Skipper et équipage ont compris qu’ils étaient indésirables. Les pêcheurs ont expliqué leur mauvaise humeur et les ont légitimement congédiés. Cette escale était elle de l’inconscience ?
    La presse a relaté l’événement et les réseaux sociaux l’ont commenté. Mr Paul Watson, le Zorro en chef, finalement flatté d’une telle réaction et du coup de pub inattendu que ça lui ouvrait, a aussitôt réagi, attaqué pêcheurs bandits, population ignorante, policiers complices, avec un ton méprisant. Il n’avait jamais entendu parler de l’île d’Yeu avant, mais il ajoute que si le Colombus a été chassé du port, c’est que les marins avaient quelquechose à cacher. Et, foi de justicier, on va s’en occuper ! Et il se fait fort de combattre tout ce qu’il y a d’illégal dans leur pêche. « Les pêcheurs de l’île d’Yeu ne font pas partie des pêcheurs responsables » ajoute t il. Est ce de l’arrogance ?
    Mais il reste , messieurs les gardiens auto proclamés de la planète, votre ignorance. Il y a des réalités locales, des histoires, des vies maritimes sur lesquelles on ne peut pas s’asseoir impunément. Ces pêcheurs n’ont rien à cacher si ce n’est la misère économique dans laquelle vous les réduisez. A coups de campagnes médiatiques, de lobbyings intenses, de principes de précautions autoritaires , vous aidez à la disparition du métier de pêcheur en mer qui pourtant fait de gros efforts pour essayer au moins de subsister.
    Mais il est vrai que les pirates écument les mers et attaquent les navires sans distinction.

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