Le mythe de la tragédie des communs – Terra Madre 2014

IMG_1023La tragédie des communs – au sens où la poursuite des intérêts individuels conduit à l’épuisement des ressources communes – n’a de réalité que pour des individus qui ne communiquent pas entre eux, dans un espace ouvert, libre d’accès et non géré. Parmi les cas de gestion collective des biens communs, les Prud’homies méditerranéennes de pêche (dont celle de Sanary est devenue Sentinelle Slow Food) témoignent d’une longue expérience de gestion collective des ressources et des zones marines par les communautés de pêcheurs.

Article Slow Fish (en anglais)
( Traduction approximative )

« Un des thèmes récurrents des discussions de Slow Fish, au Salon du Goût et à Terra Madre, touche aux « communs » qui sont constitués des ressources naturelles : la terre, l’air et l’eau qui appartiennent à la société dans son ensemble. En théorie, les mers, les océans et les poissons sont des ressources communes mais, dans la pratique, les gouvernements cherchent de plus en plus à privatiser ces actifs, remplaçant les droits de pêche par des quotas de pêche transférables et des mesures néolibérales de gestion des pêches. Les gagnants sont les grandes entreprises industrielles, et les perdants sont les petits pêcheurs qui pêchent pour leur subsistance.

 «Il s’agit d’un véritable assaut sur les communs » explique Seth Macinko, professeur à l’Université de Rhode-Island et expert en gestion des pêches et droits de propriété. « Ils essaient de privatiser les baleines, les océans. » Poussé par le mythe de la «tragédie des biens communs» et la théorie que seule la propriété privée encourage une bonne gouvernance, les gouvernements font cadeau des droits de pêche. « Nous ne faisons pas cadeau du pétrole ou du bois sur les terres publiques, » a-t-il dit. « Cela provoquerait un tollé. Et pourtant, c’est ce que nous faisons à propos de la pêche. »

La véritable tragédie, a déclaré Macinko, c’est l’expression de la « tragédie des biens communs » introduite par l’écologiste Garrett Hardin, dans un article de 1968. Selon la théorie de Hardin, les individus vont se comporter en fonction de leur intérêt individuel et épuiser les ressources communes, même si c’est au détriment des intérêts du groupe à long terme. L’exemple souvent utilisé est celui de bergers en Angleterre dont les troupeaux de moutons vont surpâturer les terres communes. Mais, depuis plusieurs décennies, de très nombreux universitaires ont prouvé qu’Hardin avait tort. Par exemple, Elinor Ostrom, qui a reçu le prix nobel d’économie, a constaté que les populations locales trouvaient souvent des solutions au problème des communs, et ces solutions cessaient de fonctionner uniquement lorsque des non-locaux arrivaient et s’emparaient des communs. Macinko résume la véritable tragédie comme suit: « Hardin confond un bien commun (un bien géré collectivement) avec un accès ouvert (une situation d’absence de propriété et de gestion) ». Hardin lui-même a admis plus tard que le point central portait sur la gestion et non sur la propriété. Mais personne ne semble l’avoir remarqué, et les « experts » de la pêche continuent à parler de «la tragédie des biens communs» pour justifier la privatisation de ce qui appartient à nous tous « .

Selon Ian Kinsey, un pêcheur britannique qui vit maintenant en Norvège, la supposée «tragédie des biens communs» est arrivée après que les communs aient été « réduits ». Les meilleurs morceaux de terre ayant été retirés des communs, « accaparés » morceau par morceau et donnés aux seigneurs. Cette annexion des terres communes par les seigneurs a été effectuée à l’aide de lois faites par les «seigneurs, les princes ». « L’histoire se répète aujourd’hui avec de grandes sociétés qui s’accaparent les meilleurs morceaux. Les ressources naturelles doivent revenir au peuple, c’est la seule réponse possible ! ».

En lien avec la théorie d’Ostrom, Magnus Johnson, un biologiste marin de l’Université de Hull, a donné l’exemple des caseyeurs de homard avec lesquels il a travaillé. «Ils ont tous des territoires non officiels, c’est juste que les règles qui les régissent sont non-écrites » at-il dit. « Mais notre société qui se fonde sur des bouts de papier pour être sûre que nous obéissons aux lois, ne peut composer avec cela. Il y a un nombre croissant de preuves qui montrent que les communs ne sont pas ouverts à tout-va. Mais les gens font des hypothèses simplistes, si simples qu’elles semblent vraies ». Il a convenu avec d’autres intervenants que les militants et les environnementalistes doivent combattre l’idée que la privatisation est la meilleure solution pour la gestion des pêches.

Trois études de cas, au sein du réseau Slow Fish révèlent, dans trois continents différents, comment la «tragédie des biens communs» est évitée grâce à la gestion des ressources par des communautés qui se réunissent, et qui trouvent des solutions locales aux problèmes locaux.

Un exemple terrestre, pertinent pour le monde marin, est donné par Saïd Fagouri, directeur de l’Association nationale marocaine des éleveurs d’ovins et de caprins. Il dit qu’il y a une centaine d’années, 40% de la population de son pays était composé d’éleveurs nomades, mais que depuis l’institutionnalisation de titres fonciers, lors de la colonisation, la situation est devenue de plus en plus difficile pour les éleveurs. « La terre a été endommagée par le surpâturage et la sécheresse, » a-t-il dit, « ou repris par de grands ranchs. Cela n’a pas été le fait des habitants locaux mais de gens qui venaient de l’extérieur. » Il a ajouté que des projets plus récents de création de coopératives permettaient de gérer efficacement les terres.

Au Canada, la nation Okanagan des peuples autochtones a dû faire face à des problèmes post-coloniaux similaires concernant la remontée des saumons. La construction de fermes, de canaux et de barrages, suite à l’arrivée des Européens, a empêché les poissons de remonter vers les zones de frayères. Pauline Terbasket, du peuple de l’Okanagan, a décrit les importants aménagements hydroélectriques et les 11 barrages qui, sur les fleuves canadiens et américains, ont empêché les saumons de retrouver leurs habitats d’origine. Mais en travaillant ensemble, les communautés de nation Okanagan ont réussi à faire revivre ces remontées de saumons. Jonathan Crofts, un poissonnier de la vallée de l’Okanagan, a dit que ces passages de saumons étaient passés de plusieurs centaines de milliers, il y a 30 ans, à seulement un millier, au moment le plus bas. « Mais les Premières nations ont travaillé sur la restauration de l’habitat, avec des contournements de barrages, la construction d’échelles à poissons. Cette année, nous avions 400 000 poissons ! C’est une histoire fantastique. » Rob Purcer, le gestionnaire de la pêche pour la tribu Suquamish, a expliqué que la spiritualité que les peuples autochtones attribuaient aux aliments et particulièrement au saumon constituait une part importante de leur culture. Sans aucun doute, cela les a poussés à unir leurs efforts pour restaurer cette migration des saumons. «Nous sommes très chanceux dans le Nord-Ouest, » at-il dit. « Nous avons l’un des meilleurs systèmes de co-gestion en place dans le monde. »

Retour de l’autre côté de l’Atlantique, Elisabeth Tempier de l’ONG L’Encre de Mer décrit un ancien système de gestion communautaire qui est toujours en place aujourd’hui le long de la côte méditerranéenne française. Issues des communautés de métiers du moyen-âge, les Prud’homies sont des communautés de pêcheurs qui élisent leurs propres dirigeants, des prud’hommes (« hommes sages »), qui gèrent les activités de pêche locale, disposant de pouvoirs réglementaires, juridictionnelles et disciplinaires. Ces communautés de pêche artisanale jouent un rôle essentiel dans l’observation et la préservation de zones marines ; elles participent à la vie quotidienne des ports et préservent les connaissances sur la culture de la pêche locale. Ces modèles de gestion des pêches ont prouvé leur succès au cours des siècles, et 33 prud’homale existent encore en France. Une nouvelle sentinelle Slow Food sur les Prud’homies méditerranéennes vise à protéger et promouvoir cet exemple efficace de co-gestion locale.

C’est dans l’intérêt des pêcheurs artisans locaux de protéger les ressources qui les font vivre. Quand des structures de cogestion efficaces sont mises en place, les communautés ont fait la preuve qu’elles étaient en mesure d’éviter la surpêche et de protéger l’environnement marin, à un coût beaucoup plus bas pour les Etats que les approches de gestion habituelles. La privatisation des ressources communes n’est pas la solution.

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