Des solutions en abondance – Terra Madre 2014

Slow Fish – Terra madre 2014 – Photo Sophie H. Marty

Au cours du Salone del Gusto & Terra Madre, le salon biennal de Slow Food qui s’est déroulé cette année à Turin du 23 au 27 octobre, des délégués du monde entier se sont retrouvés tous les jours à l’espace Slow Fish afin de discuter de la pêche durable. Les pêcheurs ont partagé leur histoire, les universitaires ont fait état de leurs recherches, et les militants ont présenté leurs campagnes. Lors de ces discussions, le pessimisme et le découragement ont parfois pris le dessus, lorsque les problèmes auxquels sont confrontés les petits pêcheurs – malmenés par les autorités publiques, la pêche industrielle et même les ONG environnementales – semblaient insurmontables. Mais, grâce au dynamisme et à l’énergie des délégués, qui ont donné maints exemples de la grande diversité des solutions qui peuvent être apportées aux problèmes communs, l’état d’esprit du groupe est vite redevenu positif.

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Danse Terra Madre 2014 – photo Sophie H. Marty

Un des problèmes majeurs que doivent gérer les petits pêcheurs est le discours dominant, qui catalogue toute la profession comme les « méchants », responsables de la surpêche, des prises accessoires, et de la dégradation des environnements marins, sans faire aucune distinction entre l’impact de la pêche industrielle et celui de la pêche à petite échelle, et sans reconnaissance aucune des efforts des communautés de pêcheurs et de leurs réussites dans le monde. Il est évident, à les écouter, que pêcheurs et militants doivent se battre continuellement pour donner leur version des faits et faire valoir le rôle positif de la pêche à petite échelle sur la protection des stocks de pêche et de l’environnement.

Barbara Rodenburg-Geertsema, adhérente de l’association de pêche néerlandaise Goede Vissers (« les bons pêcheurs »), a présenté le travail de son association qui tente d’obtenir de meilleurs prix pour les poissons, crustacés et coquillages pêchés en utilisant de bonnes pratiques de pêche. Elle est aussi membre duPrésidium Wadden Sea Traditional Fishers de Slow Food. Les projets Presidia et Ark of Taste de Slow Food aident bien souvent les petits pêcheurs à préserver leurs techniques et leurs modes de vie. « L’aspect le plus important du Presidium, c’est la reconnaissance de notre contribution à un héritage mondial de traditions culinaires », a indiqué Mme Rodenburg-Geertsema. « Nous faisons valoir cette reconnaissance essentiellement lors de nos échanges avec les autorités publiques. Elle nous permet de nous présenter non pas comme un simple groupe de pêcheurs, mais bien comme les dépositaires de cet héritage, et de nous appuyer sur cette reconnaissance internationale. Elle nous donne une légitimité ».

TM 2014 - photo Sophie H. Marty

TM 2014 – photo Sophie H. Marty

Il est essentiel pour les petits pêcheurs de travailler sur leur image de marque et d’adopter cette démarche marketing afin de différencier leurs produits des productions pêchées industriellement et d’élevage également proposées sur le marché. Pour Dave Adler, du centre canadien Ecology Action Centre, il est important de créer une chaîne de valeur pour mettre en prise l’approvisionnement et la demande. « Que veulent les consommateurs ? Des produits de la mer frais, locaux, de saison, délicieux », a-t-il rappelé. « Pour les leur livrer, vous avez besoin d’une chaîne de valeur fondée sur l’honnêteté, la confiance et le relationnel. Aucune pêcherie, aussi respectueuse de l’environnement soit-elle, ne peut se prétendre durable sans une chaîne de valeur régionale capable de la soutenir ». La plupart des fruits de mer pêchés en Nouvelle-Écosse sont destinés à l’exportation, mais M. Adler gère une pêcherie communautaire, Off the Hook, qui vise à fédérer consommateurs et pêcheurs locaux. « Nos membres commandent du poisson chaque semaine », a-t-il expliqué. « Ce n’est qu’un infime exemple de ce qui peut être fait, mais cela permet d’établir une relation directe entre les consommateurs et les pêcheurs ».

Terra Madre 2014 - Photo Sophie H. Marty

Terra Madre 2014 – Photo Sophie H. Marty

Permettre aux consommateurs de mettre un visage sur les pêcheurs est une stratégie marketing essentielle. Spencer Montgomery, étudiant à l’université du New Hampshire et organisateur des événements Slow Fish sur son campus, a rappelé la nécessité de reconnecter sa génération avec son alimentation. « En ce qui me concerne, les pêcheurs ont toujours été largement invisibles », a-t-il confessé. « Toute ma vie durant, ma mère a toujours acheté des filets de poisson prédécoupés au supermarché. Ce « poisson anonyme » est tout ce que ma génération a jamais connu ».

« Nous devons faire connaître le visage des pêcheurs au public », a confirmé le pêcheur Dan Edwards. Pour cela, il s’appuie sur le programme ThisFish d’Ecotrust Canada, qu’il décrit comme un projet de « physionomie », et pas uniquement de traçabilité. Les pêcheurs qui y participent étiquètent chaque poisson pêché, puis il suffit aux consommateurs de saisir le code-barre sur le site de ThisFish pour obtenir une foule d’informations : qui a pêché le poisson et comment, où il a été débarqué, où il a été transformé, sa biologie, et bien d’autres informations. Ce projet compte actuellement 750 bateaux qui débarquent leur production dans 200 ports au Canada, aux États-Unis, en Indonésie, au Mexique, aux Pays-Bas et en Islande, et qui se chargent d’étiqueter 50 espèces différentes de poissons. « Les objectifs sont d’améliorer la confiance et l’authenticité, et de permettre aux consommateurs de choisir en meilleure connaissance de cause », a expliqué M. Edwards. « Les pêcheurs doivent faire connaître leur histoire ».

Créer un lien avec le consommateur n’est qu’une des tactiques d’une stratégie plus large d’alliances que les pêcheurs peuvent mettre à profit pour faire entendre leur voix et raconter leur histoire. Brett Tolley de la Northwest Atlantic Marine Alliance a donné l’exemple de Fish Locally Collaborative, un réseau de 300 personnes – pêcheurs, familles de pêcheurs, universitaires spécialisés dans les sciences marines et sociales, défenseurs de la justice alimentaire, organisateurs d’événements jeunesse, agriculteurs – fédérés autour de valeurs communes et qui agissent sur des problèmes tels que l’accaparement et la privatisation des ressources océaniques en organisant des marchés, des événements éducatifs, et des campagnes au niveau local, régional et national. « Notre réussite passe par les ponts jetés et par les relations établies avec les militants de la souveraineté alimentaire », a-t-il insisté. « Nous devons nous connecter à d’autres mouvements sociaux ».

Toutefois, Antonio García Allut de la Fondation espagnole Lonxanet pour la pêche durable a rappelé, pour sa part, l’importance des alliances au sein des communautés de pêcheurs elles-mêmes. « Les alliances européennes et latino-américaines de pêcheurs artisanaux manquent de cohésion entre elles, et cela engendre des difficultés, compliquant la communication avec les institutionnels, par exemple ». Un des gros points noirs, a-t-il indiqué, est de parvenir à une meilleure cohésion entre les pêcheurs eux-mêmes. Un avis partagé par Natalia Laiño Lojo, de l’association galicienne de pêche aux coquillages AGAMAR. « Notre organisation repose sur des associations traditionnelles. Les pêcheurs doivent faire preuve d’unité et parler d’une seule voix. Nous ne devons pas être divisés. L’union fera notre force ».

Terra Madre 2014 - Photo Sophie H. Marty

Terra Madre 2014 – Photo Sophie H. Marty

Les organisations internationales de pêcheurs peuvent contribuer à créer cette unité. Ainsi, le World Forum of Fisher Peoples (WFFP), une association internationale qui soutient les travailleurs de la mer, peut donner une visibilité internationale aux problèmes rencontrés par la pêche à petite échelle. Le WFFP a joué un rôle crucial dans l’élaboration de nouvelles orientations internationales, appuyées par la FAO (Organisation de l’ONU pour l’alimentation et l’agriculture), afin de créer et de protéger de petites pêcheries durables. Le World Forum of Fish Harvesters and Fish Workers (WFF) et la International Collective in Support of Fishworkers (ICSF) sont deux autres organisations internationales similaires qui œuvrent dans le même état d’esprit.

Enda Conneely, un pêcheur qui a ouvert un restaurant sur la petite île irlandaise d’Inis Oírr dans la baie de Galway, a aussi confirmé la valeur des alliances entre les différents groupes. Très prisé des touristes, l’environnement préservé de l’île est désormais menacé par un projet de ferme d’élevage de saumons prévu juste en face de la plage. Fait ironique, a raillé M. Conneely, l’agence publique en charge des questions de la pêche a fait une demande de licence d’exploitation de la ferme auprès de son propre département, qu’elle cédera ensuite à un exploitant tiers. Avec d’autres habitants de l’île, il s’oppose activement à ce projet et a déjà rencontré des personnalités politiques au niveau national et européen. Il a indiqué que l’alliance conclue avec des groupes de pêcheurs à la ligne, qui s’inquiètent des effets du pou du poisson si le projet se concrétise, a été particulièrement efficace pour les protestataires. « Nous ne sommes que 260, et ils sont 400.000 », a-t-il souligné.

D’autres pêcheurs se tournent vers les arts, la culture, la poésie et la musique afin de se faire entendre. Russell Kingman, un pêcheur de Cape Cod, a fondé un groupe de musique avec sa compagne Shannon Eldredge, ainsi qu’avec Brett Tolley et son épouse Danielle. SeaFire Kids (dont la devise est : « Oh my cod! It’s a revol-ocean! ») se produit lors d’événements caritatifs et de manifestations et interprète des morceaux portant sur la pêche durable. « Faire partie d’une communauté ne se résume pas uniquement à parler de politique. Cela implique aussi de s’amuser ensemble et de faire preuve de créativité », a expliqué M. Kingman. « Nous nous amusons beaucoup, et cela nous aide à diffuser notre message ».

En France, Élisabeth Tempier, de L’Encre de Mer, une revue quadrimestrielle qui fait la promotion du développement durable dans le secteur de la pêche, collabore avec des profils très variés. « Il est très important de s’appuyer sur l’ensemble des canaux de communication, et de faire appel à tous les sens », a-t-elle expliqué. « Je travaille avec des photographes spécialisés en photographie sous-marine, avec des peintres, avec des chefs, et avec des poètes ».

Kevin Scribner, de l’organisation de certification Salmon-Safe basée dans l’Oregon, a parlé au groupe du Fisher Poets Gathering. La 18ème rencontre annuelle de ce groupe de pêcheurs poètes aura lieu en février 2015 à Astoria, en Oregon. « Il s’agit de célébrer non seulement les techniques de pêche mais aussi les émotions et l’âme qu’insufflent les pêcheurs dans leurs gestes et dans leurs actions », a-t-il indiqué. La poésie est véritablement inscrite dans l’ADN de la campagne de Slow Fish, dont le manifeste a été rédigé par le poète britannique John Wedgwood Clarke.

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Terra Madre 2014 – Photo Sophie H. Marty

Il est essentiel de faire appel à la notion de plaisir et à mélanger les médias afin de faire participer les jeunes à la lutte pour la pêche durable. Jerry Percy, du forum Low Impact Fishers of Europe et de l’association New Under Ten Fishermen’s Association, a présenté la classe de mer organisée à Hastings, en Angleterre, et qui est le berceau de la plus ancienne flotte à départ de plage d’Europe. Véritable « école des produits de la mer », elle vise à proposer un programme éducatif et de diffusion des connaissances, en partageant le savoir et les compétences des pêcheurs, des poissonniers, des chefs et des écologistes avec les élèves et le grand public. « Nous travaillons avec les établissements scolaires afin de communiquersur l’importance de la durabilité pour la flotte en particulier et pour l’écosystème en général », a indiqué M. Percy. « Nous espérons intéresser de plus en plus de jeunes aux métiers du secteur ».

De l’autre côté de l’Atlantique, sur la côte nord-est des États-Unis, Spencer Montgomery, 26 ans, travaille à reconnecter sa génération avec les pêcheurs et avec la pêche durable en organisant des événements ludiques. Parmi ces derniers, on peut citer les ateliers Slow Fish sur l’achat, la découpe et la préparation du poisson, notamment les espèces locales mal-aimées, et pourtant abondantes et de saison, ainsi que des concours de cuisine, qui se déroulent dans une atmosphère festive, et au cours desquelles deux jeunes chefs s’affrontent et doivent créer un plat, dans un temps limité, à partir d’un poisson mystère. « Le poisson est entier, avec la tête, la queue et les écailles, et ils sont évalués sur l’utilisation de toutes ses parties, y compris les yeux », s’est-il amusé. Le jury, qui comprend des membres de la communauté, des personnalités politiques, et des acteurs de la politique afférente aux pêcheries, rend ensuite son verdict. « C’est une manière innovante pour présenter ces poissons au grand public et qu’il puisse se les approprier ». Il a aussi insisté sur l’importance de faire participer les jeunes maintenant, dans la mesure où ce sont eux qui prendront les décisions politiques plus tard.

Les réponses aux défis et aux problèmes que doivent affronter les petits pêcheurs sont aussi riches et diverses que les pêcheurs eux-mêmes. Écouter d’autres expériences issues du monde entier peut être une source d’inspiration et d’influence, en aidant les pêcheurs à rester motivés pour continuer à lutter pour leurs droits de toutes les manières possibles.

 Auteur : Carla Ranicki

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