Dans l’infini d’une goutte d’eau, nos futures protéines !

Auricula complexa, diatomée, phytoplancton, photo Maurice Loir

Auricula complexa, diatomée, phytoplancton, photo Maurice Loir

Revue de l’Encre de mer n°37

« Parler du plancton est toujours difficile parce qu’il est invisible, ce n’est pas comme parler des dauphins, des baleines, des thons que l’on voit ! Je vous ai mis du plancton en images pour pouvoir partager avec vous cette émotion qui surgit, quand on le voit pour la première fois. Tout à l’heure, nous avons fait une pêche dans le port de Sanary et j’ai été émerveillé de voir le résultat. Pourtant, ça fait 40 ans que j’observe le plancton au microscope et, à chaque fois, je suis très ému de voir ces petits êtres qui sont là, depuis plus de 3 milliards et demi d’années, et qui vont rester encore longtemps.

Ce plancton, il faut le diviser en deux groupes : le phytoplancton ou plancton végétal, ces micro-algues qui sont toute la base de la chaîne alimentaire et qui sont aussi le plus important producteur d’oxygène sur la planète, et le zooplancton ou plancton animal. Cinquante pour cent de l’oxygène que l’on respire, on le doit au phytoplancton, on pourrait dire soixante-quinze pour cent mais restons solidaires des forêts qui participent aussi à la production d’oxygène et au prélèvement de gaz carbonique !

Pierre Mollo, photo Sophie H. MartyLe plancton est aussi un élément essentiel pour la vie des poissons, des coquillages, des crustacés. Sans le phytoplancton, la vie n’est pas possible pour les animaux. A leur naissance, ils font partie du plancton. Une larve d’huître, une larve de crevette, et même certaines larves de poissons, il faut un microscope pour les voir ! Cela veut dire qu’elles ont une petite bouche et qu’elles ne peuvent s’alimenter que de plancton végétal ou animal. Certaines sont herbivores, d’autres sont carnivores et tout le monde doit pouvoir trouver dans son assiette l’aliment nutritionnel qui va lui permettre de grandir rapidement. Plus les poissons, coquillages, crustacés se développent rapidement, plus ils ont de chances de survie de ne pas se faire dévorer par d’autres.

Ce qui est important dans le plancton végétal, ce n’est pas seulement la quantité, c’est aussi la diversité des formes, des tailles… Certaines espèces sont de bonne qualité nutritionnelle, il n’y a aucun problème. D’autres, comme la noctulique qui scintille la nuit et qui est très jolie ne nous plaisent pas trop. D’abord, elle est très grosse, de l’ordre de 50 à 100 microns, et puis elle est porteuse de toxines. C’est bien connu des ostréiculteurs qui ne peuvent vendre leurs huîtres lorsqu’il y a une prolifération de phytoplanctons toxiques.

Noctilucas scintillans, photo Maurice Loir

Noctilucas scintillans, photo Maurice Loir

Pourquoi ces planctons toxiques se développent-ils au détriment du « bon » plancton que sont, par exemple, les « diatomées » ? On pense que la cause est liée aux pollutions et surtout aux pollutions chimiques, aux pesticides. Depuis 40 ans, on se doute que l’utilisation des produits chimiques dans les pratiques agricoles, les terrains de golf, l’urbanisation, les chemins de fer, les jardins… c’est une catastrophe. Les pesticides ont un impact terrible sur les fragiles diatomées, cela a été mis en évidence lors d’études réalisées par des chercheurs de l’IFREMER[1]. Les planctons toxiques, les « indésirables », ceux que l’on n’aime pas trop voir se développer, ne sont pas sensibles aux pesticides. Les diatomées disparaissent et laissent la place aux dinoflagellés qui empoisonnent la vie des ostréiculteurs mais également des pêcheurs. Car ce sont des micro-algues de grande taille qui entrent difficilement dans la chaîne alimentaire. Certains planctons toxiques comme Goniolax peuvent provoquer des intoxications mortelles après absorption de moules qui ont concentré cette toxine. Le plancton est un élément essentiel pour la faune marine. Demain, ce sera un enjeu essentiel pour les personnes qui vivent sur le littoral et se nourrissent indirectement du plancton par l’ingestion de coquillages.

Larve oursin, photo Pierre Mollo

Larve oursin, photo Pierre Mollo

Cette larve d’oursin a vingt-quatre heures, on l’appelle « trochophore d’oursins ». Après quarante-huit heures, elle prend la forme d’une tour Eiffel, avec une bouche et un tube digestif qui lui permettent de s’alimenter. Il lui faudra encore un mois avant de se métamorphoser et de se poser sur le fond. Avant cela, elle aura donc une vie pélagique, entre deux eaux. Quelques-unes de ces larves vont survivre, les autres serviront de nourriture à des poissons ou des crustacés. Les coquillages sont phytophages toute leur vie, ils ne mangent que du plancton végétal, et des diatomées en particulier.

On entend parler, souvent, dans la presse, de la nécessité de protéger la biodiversité : dans les forêts, et aussi les espèces marines des grandes profondeurs, les baleines, les dauphins, les mammifères marins, les poissons… Mais personne ne parle de la biodiversité du plancton, c’est le parent pauvre de la biodiversité, on l’oublie complètement et pourtant il est essentiel ! Si on ne comprend pas cela, dans vingt ou trente ans, on aura de grands problèmes. Aujourd’hui, on est sept milliards d’habitants ; dans trente ans, neuf milliards. Si vous faites le tour de la planète, vous vous apercevez que les productions agricoles ne suffiront pas à nourrir l’humanité. C’est l’océan qui nourrira l’humanité, et c’est aujourd’hui qu’il faut protéger le plancton car il est le pilier de la chaîne alimentaire qui fournira les protéines que l’on trouvera dans trente ans.

J’ai travaillé avec les pêcheurs de l’île de Houat. On produisait du plancton végétal et animal pour fabriquer 150 000 bébés homards, chaque année, pour réensemencer leurs zones de pêche. 500 kg de femelles grainées produisaient, en deux/trois mois, 150 000 juvéniles de homards que nous pouvions remettre au fond de la mer. « A quel moment pourrons-nous les pêcher ? » demandaient les pêcheurs. Avec nos calculs de l’époque (les années soixante-dix), on a prévu que l’impact serait visible dans trente ou quarante ans. Ils savaient que ce serait bon pour la génération future et ils m’ont donné carte blanche. On est passé aujourd’hui, sur la côte atlantique, de 2 000 t à 3 000 t de homards. Les apports ont augmenté alors même que, suite à la réduction du nombre de caseyeurs, l’effort de pêche a diminué. Vous voyez que l’impact du repeuplement est un peu long à se mettre en place mais nous sommes de passage sur terre ; nous sommes là pour passer le relais, pour assurer aux générations futures un écosystème marin qui fonctionne bien. Avec la compréhension du fonctionnement de ces écosystèmes, les pêcheurs jouent un rôle moteur pour leur préservation.

Le plancton est resté trop longtemps un domaine réservé aux scientifiques, aux techniciens, aux enseignants. Pour moi, c’était très important de partager cette connaissance avec les pêcheurs, les conchyliculteurs et les paludiers de Guérande, les trois professions qui vivent de la mer. Ça a été quarante ans de ma vie. Maintenant que je suis en retraite, je cherche à sensibiliser les citoyens car on a besoin de tous pour défendre ces écosystèmes. Le grand public doit être solidaire des pêcheurs, des ostréiculteurs, des paludiers pour que demain l’on puisse encore vivre de la mer.

Pierre Mollo

Pour plus d’informations, voir le site « Plancton du monde » , lire : « L’enjeu plancton » de Pierre Mollo et Maëlle Thomas-Bourgneuf (2009) et « Le manuel du plancton » de Pierre Mollo et Anne Noury (2013), aux Editions Charles Léopold Meyer. 

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[1]« Plancton marin et pesticides : quels liens ? » de Geneviève Arzul et Françoise Quiniou. Quae éditions, 2014.
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