Le sixième continent

Peinture Beate Ketterl-Asch

Peinture Beate Ketterl-Asch

Revue de l’Encre de mer N°37

« En septembre 2012, je suis alerté par un fort lobbying sur la privatisation des droits de pêche en Europe. Qui sont ces gens-là ? Sur internet, je trouve la liste de ces bénéficiaires et je vois que 30 millions de dollars ont été alloués à des ONG, principalement anglo-saxonnes, pour des actions de communication et de lobbying sur la réforme de politique commune des pêches (PCP). Trente millions de dollars, c’est quand même une somme ! Avec deux, trois collègues, on regarde de plus près et on s’aperçoit qu’Oak fondation, c’est un peu la partie émergée de l’iceberg, d’autres fondations américaines participent à ce mouvement de financement. Au total, on identifie 70 millions de dollars consacrés par ces fondations à du lobbying sur la réforme de la PCP, sachant que ces financements sont issus essentiellement de deux ou trois poches. Les bénéficiaires sont regroupés dans plusieurs collectifs organisés par la fondation Pew. Celle-ci finance la communication, la coordination des messages. En enquêtant sur cette fondation, on s’aperçoit qu’elle a un passif aux USA où elle a déjà fait ce type de lobbying, lors de leur réforme de la politique des pêches en 2006. Ce lobbying a commencé dans les années 1997-98. Ce qui est impressionnant, c’est de voir que 300, 400 – voire même 600 millions de dollars lorsqu’on agrège toutes les sources de financement (y compris les sommes versées par ces fondations à Greenpeace ou au WWF) – sortent pratiquement de 3 poches, celles de trusts américains.

Comment fonctionnent ces trusts américains et en quoi participent-ils aujourd’hui à l’accaparement des mers et des océans ? On connaît l’accaparement par les industriels mais ces fondations sont porteuses d’une forme de puissance, d’accaparement et de prise de contrôle. C’est peut-être un peu violent de dire cela comme ça mais on peut voir comment cette stratégie a déjà fonctionné aux Etats-Unis, comment la privatisation des droits de pêche a entraîné une nette diminution de la flottille artisanale.

Un trust caritatif américain, que ce soit une ONG de terrain ou une fondation, a le même statut qu’une association loi 1901 mais il ne fonctionne pas nécessairement de façon démocratique. Le bureau n’est pas élu par les membres, il est nommé comme au sein d’une entreprise. Pew Fondation dispose de six milliards de dollars issus d’une famille pétrolière, la famille Pew. C’est un trust familial, créé en 1948, et totalement défiscalisé aujourd’hui. Avec ces six milliards de dollars placés sur des marchés financiers à moyen terme, les revenus annuels s’élèvent à trois cents millions de dollars. Près de deux-cent-cinquante millions de dollars sont issus de la spéculation boursière, essentiellement dans les domaines du pétrole, de l’agro-alimentaire, de la pharmacie et des nouvelles technologies. En octobre 2012, Pew détenait encore les sociétés pétrolières qui ont créé la richesse de cette famille. Depuis, elles ont été revendues. Sur trois cents millions de dollars annuels, près de cent millions sont consacrés à des actions caritatives dans leur région d’implantation (musées, hôpitaux, artistes…). Cent millions servent à des campagnes de lobbying pour faire modifier des lois américaines, augmenter la fluctuabilité du travail, créer de grandes réserves à terre… selon une politique conservatrice. Les cent millions restant servent exclusivement à faire pression pour modifier les lois sur les océans. Ce trust américain, qui se cache derrière une multitude d’activités, consacre le tiers de ses revenus annuels à faire changer les choses sur les océans.

Parmi les autres acteurs qui travaillent en synergie, se trouvent :

 -          la fondation Packard, issue de la famille Packard, impliquée depuis très longtemps sur les océans. Cette fondation, comme celle de Monaco, a un aquarium ; elle est très active, en particulier dans les eaux internationales et les eaux américaines,

-          la famille Moore qui intervient avec le Groupe Intel sur les énergies renouvelables, les réseaux électriques, et les ordinateurs,

-          Oak Fondation et Walton (du Groupe Walmart, la première chaîne mondiale de supermarchés) qui financent notamment des écolabels de la pêche.

Pew, depuis les années 90, a pris un rôle de conception et d’organisation des messages au niveau international. On pourrait penser qu’il y a une forme d’autonomie entre Greanpeace, WWF… mais au-dessus, se trouvent Greenpeace international, WWF international et d’autres ONG américaines. Progressivement PEW a pris un rôle majeur. Cette fondation se masque, en Europe, derrière des coalitions d’ONG. Elle met en avant des militants de terrain qui sont sincères, il n’y a rien à dire là-dessus. Cent millions sont donc consacrés à financer des études scientifiques et des campagnes médiatiques.

Pendant huit ans, ont été brandis des collectifs d’associations, supposés représenter « la société civile », et les députés européens ont eu un feu roulant de personnes et d’associations qui répétaient la même chose. D’autres coalitions, organisées par Pew, interviennent à l’échelle de la pression sur la très haute mer. On les retrouve aux Nations Unies, sous l’étiquette de « la société civile », revendiquant un droit de parole et voulant intervenir dans les processus internationaux, au même titre que les Etats. Quand la fondation engage une communication, les procédés mis en œuvre relèvent de techniques de guerre de l’information : les messages sont répétés à l’identique, même si la situation évolue sur le terrain. Ces messages restent basiques et peuvent être déconnectés du terrain tant qu’ils servent leurs intérêts. Ce fut le cas, par exemple, à propos de la surexploitation des espèces marines en Atlantique dont de nombreux stocks sont en voie de restauration, ou du thon rouge, devenu abondant sur les côtes de Méditerranée française.

Quel est le but recherché ? Il est difficile à cerner et peut varier selon les fondations. Au final, c’est une expression de puissance, une volonté de contrôle, et de nombreux messages sont liés à la privatisation des droits de pêche ou des espaces (cf. rapport sur l’accaparement des océans). Dans la sphère d’influence de Pew, est mise en avant la croyance qu’il faut faire de grandes aires marines protégées sans pêche, souvent à l’échelle de la Zone Economique Exclusive (ZEE) d’un Etat. Dans le Pacifique, certes il y a des problèmes de surexploitation et de gestion des pêches, mais il y a surtout des intérêts géostratégiques, notamment américains. Derrière les réels problèmes de gestion des requins et des thons qui ne sont ni généralisés, ni statiques, il y a les captures accessoires des palangriers asiatiques, et surtout chinois. Interdire les captures de requins permet d’interdire les captures accessoires de la palangre asiatique et donc de freiner les activités chinoises dans ces zones. Mettre en réserve les ZEE de dizaines de petits Etats comme Palao, Kiribati… au prétexte que les revenus alternatifs (tourisme…) seront supérieurs (voire en octroyant des compensations), cela interdit le passage de certaines flottilles sur ces ZEE.

Est-ce que ces gens-là sont à la manœuvre pour des intérêts industriels ? Les campagnes sur l’Atlantique sont corrélées avec des intérêts énergétiques mais, globalement, ce n’est pas si évident. Pew semble être un électron libre. Ce trust cherche à mettre des verrous, des robinets pour bloquer un libre développement. Si des acteurs apportent la garantie que leur exploitation sera durable, il pourra rouvrir sous condition mais, au final, c’est le trust qui est décideur et non plus la société civile par le biais des élus. Pour les familles Packard et Moore liées à l’électronique, il y a un enjeu à maîtriser la production des terres rares. 98 % de la production des terres rares se fait en Chine, dans la partie terrestre. Il y en aurait le triple ou le quadruple, au fond des océans…

Dans toutes ces fondations ultralibérales, domine l’idéologie de la privatisation : l’homme n’est pas capable de gérer le bien commun, seul le marché peut le faire. La privatisation des droits de pêche passe par des marchés financiers qui sont censés gérer l’activité. Ces fondations reprennent le vocabulaire employé pour des gestions collectives de biens communs (cogestion, droits territoriaux de pêche…) tout en en modifiant le sens. Des spécialistes, comme EDF (Environmental Défense Fund), vendent des droits territoriaux d’usage de pêche qui sont des droits marchands. L’image de marque de la petite pêche artisanale est très utilisée par Pew comme outil médiatique car cela leur permet de s’opposer à la pêche industrielle et de faire croire que les mesures préconisées ont peu d’impact sur la petite pêche qui représente le plus d’emplois[1].

Yan Giron

Pour plus d’informations, lire le rapport « L’accaparement des mers » publié par plusieurs organisations dont le Forum Mondial des Populations de Pêcheurs (WFFP)  et voir le site Bluelobby

———————————–——————————–

[1] Par exemple, l’association Bloom qui milite contre le chalutage dans les grands fonds semble valoriser la pêche artisanale. Elle a été créée pour médiatiser un film et un livre sur les grands fonds et sa responsable, sans être scientifique, a reçu une bourse scientifique de 150 000 $ de Pew et probablement autant, en tant que membre des coalitions.
Cette entrée a été publiée dans Environnement. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>