Terra Madre 2016 : les biens relationnels, une autre économie qui nous nourrit tous…

Photo Terra Madre 2016 prise par Cathy Michel.

Photo Terra Madre 2016 prise par Cathy Michel.

Extraits de la traduction française du discours inaugural de Carlo Petrini, fondateur de Slow Food :

« Monsieur le Président, votre présence me donne de la force pour partager un sentiment de fraternité universelle. A vous tous, et particulièrement aux 7000 délégués qui vont défiler, merci à ce que vous faites dans tous les coins de la planète, pour votre témoignage, votre courage pour gérer vos entreprises, pour travailler à défendre la communauté et pour donner un sens à la vie, dans le respect de la terre et de la justice.

La situation de notre terre-mère, de nos agriculteurs, de nos petits paysans, de nos nomades, de nos bergers… sur toute la planète est telle qu’ils n’ont jamais autant souffert d’injustice. C’est une injustice causée par le mépris de l’environnement et le mépris du travail des humbles. Notre économie est irrespectueuse des gens humbles, des paysans, des agriculteurs… En Italie, le prix du blé est celui d’il y a 30 ans, le prix du lait est nul, celui de la carottes est de 7 centimes d’euros du kilo… C’est une situation désespérée, des exploitations ferment, les paysans arrêtent de travailler. Pourtant, c’est là que bat le cœur de notre république, dans cette Italie paysanne qu’un prophète laïque comme Paolo Pasolini nous invitait à respecter quand il disait : « Le jour où dans notre pays il n’y aura plus de paysans, d’artisans, nous n’aurons plus d’histoire ». Nous avançons très vite vers cette situation. Notre économie est irrespectueuse du travail des paysans…. Après 8 ans de crise, nous ne voyons pas l’issue… Ceux qui ont voulu privatiser les bénéfices et répartir les pertes avec les citoyens sont parmi nous, ils représentent l’économie. Mais c’est une économie vouée à l’échec. Une autorité morale de notre planète a dit, sans mâcher ses mots : « Cette économie tue ». Elle tue les paysans de la planète, elle ne respecte pas les pauvres…

terra-madre5Et nous, les Italiens qui sommes convaincus d’être tous riches, même si nous ne le sommes pas, nous avons aussi une attitude de charité aimable envers les pauvres sans savoir qu’ils peuvent nous apprendre beaucoup de choses. C’est ce que Terra Madre m’a appris pendant ces années. Elle m’a appris à changer d’idées et de conception vis à vis de ce réseau extraordinaire.  Notre ambassadrice indigène nous l’a dit : »Nous n’étions pas considérées car nous étions femmes, indigènes et pauvres ». Ces trois conditions méritent au contraire tout le respect de la terre et de tous. Mais l’économie tue et le gaspillage alimentaire est sans fin. La famine condamne plus d’un milliard à la malnutrition et la mort, et deux milliards de vivants ont des maladies liées à l’hyper-nutrition, les deux faces de la même médaille. Si nous voulons consommer pleinement, nous avons même le droit de gaspiller.

terra-madre-4Ce n’est pas ce que nos pères et nos aïeuls nous ont appris : gaspiller pour continuer à consommer ! Et ne pas être responsables de cette situation, ni des conséquences qu’elle engendre. A tel point que l’on en arrive à penser que la famine est causée par la pauvreté.  Et encore une fois, l’on gifle les pauvres qui sont censés être coupables de leur pauvreté. Celle-ci n’est pas une malédiction, une maladie mais, au contraire, une dimension spirituelle. Nous n’avons pas à avoir de la charité, de la peine envers la pauvreté mais elle a beaucoup à nous donner. La malnutrition est causée par une injustice incroyable sur notre planète et non par la pauvreté. 62 personnes cumulent un revenu de 4 milliards ! C’est une situation profondément injuste. Les revenus annuels de certains sportifs, même si nous aimons ces sports, équivalent à ceux de 15 000 personnes ! De quoi parlons-nous ? Nous cohabitons et nous sommes complices de cette injustice. C’est elle qui crée la faim. Le moment est venu de changer notre mentalité et de changer notre idée que la pauvreté est quelque chose de misérable. Nous, Italiens, venons de ce monde là. Mais les paysans marchaient droit et nous ont transmis leurs valeurs, le sens de l’honnêteté, de ne pas créer d’injustice… Ce sont les valeurs fondatrices du droit romain : être honnête, ne pas faire de mal, donner à chacun ce qui est dû… Est-ce impossible à faire ? Il nous faut changer d’attitude comme d’une chemise. Nous devons changer nos verbes.

terra-madre-2Je vous en propose trois :

- Apprendre ou plutôt consigner. Je le dis à vous représentants de Terra Madre, Turinois, Piémontais. Nous avons 3 à 4 jours pour apprendre des pauvres, apprendre des paysans, de tous les délégués. Nous avons à apprendre beaucoup. Arrêtons, nous qui avons la prétention d’éduquer tout le monde, nous devons nous éduquer à l’écoute, apprendre à apprendre. Les 1500 familles des 60 villes piémontaises qui accueillent les délégués réalisent l’une des plus grandes opérations d’éducation civique, d’amour, de fraternité. Tout le monde s’est mobilisé : les paroisses, les associations locales, les chasseurs, les Alpins… Qu’est-ce que cette mobilisation si ce n’est l’envie d’apprendre et d’avoir un échange fort.

- Le deuxième verbe est plus difficile mais il faudra l’utiliser tôt ou tard. C’est restituer : dès que des masses de gens cherchent à venir sur nos terres du fait des guerres, du changement climatique, de la souffrance…  15 millions de jeunes Africains viennent chaque année, et il n’y a pas de travail. Il nous faut concevoir l’aide humanitaire comme une restitution. Même si nous ne sommes pas responsables personnellement de cette situation, notre civilisation a été responsable du colonialisme, du néo-colonialisme, de l’exploitation de ce continent, et du vol exagéré de ses richesses… Restituer est un acte de justice, un acte d’amour. Les personnes n’ont pas besoin de charité pieuse mais d’être respectées et payées de façon juste. Après quoi leur pauvreté a une dimension qui exprime une humanité extraordinaire. C’est un changement de paradigme vis à vis du peuple qui traverse les rues de Turin. Si nous regardons comme de pauvres gens, c’est que nous n’avons pas compris. C’est eux qui doivent nous regarder avec amour par rapport à nos maladies et notre égoïsme.

terra-madre-9- Le verbe le plus beau, partager. Nous devons apprendre à partager. La fraternité nous impose de partager. J’ai toujours  beaucoup aimé une phrase de Luther qui disait : « Dieu donne les noix mais ne les casse pas ». Quelqu’un doit penser à comment casser les noix, et en cassant les noix cela nous donne le sens du don divin. Ceux qui cassent doivent partager ce fruit. Trop de gens les gardent pour eux. Le partage est le bien le plus extraordinaire que nous avons. La fraternité est indispensable, non pas parce que le catholicisme nous dit qu’elle mène au salut. J’ai foi en la fraternité car, sans elle, nous sommes tous perdus maintenant. La foi en la fraternité est celle qui peut nous donner le bonheur nous faire comprendre les autres. Vous les délégués de Terra Madre devez être conscients du bien le plus précieux qu’il y a dans cette assemblée. Qu’est-ce qu’il y a d’extraordinaire dans cette rencontre ? Il n’y a pas d’échange d’argent, de dimension commerciale. La dimension commerciale est là mais elle est déterminée par la dignité de ceux qui travaillent, la fierté des paysans et des artisans vis à vis de la valeur de leur nourriture… La nourriture aujourd’hui a perdu sa valeur pour n’avoir plus qu’un coût. C’est un aspect que nous devons garantir pour l’auto-estime des paysans. Quel est le bien le plus précieux de notre rencontre ? Sans aucun doute, c’est la « relation », une multitude de biens au travers des relations.  Ce bien « relationnel » avec les délégués, avec la ville est inestimable. Tout cela n’a pas de prix dans une économie qui tue mais, dans une économie vraie, c’est au cœur du bien public. Les biens relationnels sont les milliers de personnes qui travaillent de façon bénévole pour organiser cette kermesse extraordinaire, pour le bien de ce pays et de ceux qui viennent des 4 coins du monde. Pourquoi le font-ils ? Parce qu’ils sont conscients qu’il y a un bien relationnel en terme d’amitié, de fraternité. Quelle est l’importance du bien relationnel dans l’économie ? Quelle est son utilité, quel est son intérêt ? Le fait que vous vous retrouviez, vous vous embrassiez et que vous reveniez dans chaque village, chaque région du monde, avec une auto-estime ? C’est cela la vraie valeur, une économie qui ne tue pas mais qui laisse des signes car elle agit sur la vie au quotidien des communautés et des personnes que nous aimons. Et c’est cela l’élément distinctif, ce qui nous différencie. Terra Madre est un exercice extraordinaire de relations et de biens.  Un jour, des économistes proposeront cela, avec même un prix Nobel ! Il est important de renforcer cela car c’est l’élément distinctif. Nous connaissons les biens publics, les biens privés. La nouvelle frontière, ce sont les biens communs mais personne, encore, ne parle des biens relationnels. Ce sera la nouvelle frontière qui naîtra de cette multitude.

terra-madre6Cette assemblée, en 12 ans, a réalisé de façon sobre de grands projets. Elle a été à l’origine de centaines de milliers de marchés paysans, notamment aux USA qui n’en avaient pas. Partout dans le monde, les paysans se sont organisés pour vendre directement. La réalité des marchés et des paysans est très fertile. C’est un mouvement qui augmente grâce aussi aux associations et aux appartenances des paysans. Cette assemblée a proposé de revenir aux jardins potagers : plus de mille dans les écoles en Italie, en Australie, en Afrique… En Afrique, grâce aux délégués africains, nous sommes en train de réaliser 10.000 jardins potagers dont 3500 effectifs aujourd’hui et ils donnent à travailler à 40.000 personnes tout en fournissant de la nourriture. Plus de 1000 étudiants y travaillent… C’est un sentiment de mobilisation pour la dignité qui est à l’origine de ce résultat. De cette assemblée, grâce à la complicité de la vice-présidente, Alice Water, est né le jardin potager de la Maison blanche. Michèle Obama a fait son jardin potager à la Maison blanche, même si elle a dû faire apporter de la terre car il y avait eu trop de pesticides dans la pelouse et pas même un radis ne pouvait pousser. C’est une publicité pour une éducation à la nourriture et l’alimentation.

terra-madre-8jpgJe rêve d’un beau potager à Rome qui servira aux invités de notre Président, aux écoles… car dans notre culture le potager n’est pas séparé des fleurs. Ce n’est qu’au 17ème siècle que les aristocrates ont séparé les légumes des fleurs. Pour les Latins, le potager était jardin et le jardin était potager. En Sicile, les orangers, les citronniers et les figuiers figurent dans les jardins pour leur beauté. La maison des Italiens doit avoir un potager pour rappeler nos pères fondateurs qui ont écrit notre constitution. Plus de 50% des Italiens étaient alors des paysans. Nous sommes un peuple de paysans. C’est cela que nous devons soutenir. Pourtant il n’en reste que 3% aujourd’hui et la moitié ont plus de 60 ans. Ils sont fait une bonne partie de l’Italie, sont à l’origine de nos entreprises : Fiat, Ferrero… Nous devons tous mettre au premier plan la fierté d’être paysan, d’être pêcheur… Nous ne mangerons pas des ordinateurs. »

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Presse Slow Food :

Paolo di Croce, Secrétaire Général de Slow Food International, observe: « Sept milles délégués provenant de 143 pays, 300 Sentinelles de Slow Food et 1000 communautés de la nourriture du réseau de Terra Madre des cinq continents. Ceux-ci ne sont pas simplement des chiffres, ils représentent une humanité qui s’est retrouvée pour discuter des grands défis auxquels nous devons faire face, tout d’abord celui de la sauvegarde de la biodiversité alimentaire. La formule open air de l’événement, les espaces de discussions, les parcours interactifs ont favorisé une relation directe et fertile entre visiteurs et délégués, créant ainsi une prise de conscience majeure et une énergie positive vers l’objectif de Slow Food: une nourriture qui soit bonne, propre et juste pour tous.»

 

Un public intéressé de 5000 personnes a suivi les conférences au Théâtre Carignano, consacrées à différents thèmes comme l’agro-écologie, la santé, les migrations, le rapport entre nourriture, art, cinéma et photographie. 5000 autres personnes ont participé aux 40 Forum de Terra Madre et ont suivi avec attention les expériences des délégués.

 

Victoria Tauli-Corpuz, rapporteuse spéciale de l’ONU pour les droits des populations autochtones: «Cet événement a eu un impact politique important pour les peuples autochtones dans leurs efforts pour la protection des droits et ressources de leurs terres. La Globalisation est un défi de grande ampleur, nous avons donc besoin de commencer une collaboration puisque la bataille pour les territoires est une bataille qui nous concerne tous. Slow Food peut être, à tous les effets, un fort allié pour toutes les communautés des peuples autochtones du monde.»

 

Sergio Mattarella, Président de la République Italienne, présent lors de la cérémonie de Terra Madre, a déclaré: «Terra Madre Salone del Gusto est à la fois un défi italien et une rencontre avec le monde. Je pense que de telles initiatives peuvent être utiles pour la construction d’un langage partagé et peuvent soutenir le changement culturel dont nous ressentons tous le besoin.»

 

Parmi les nombreux journalistes présent, Dan Saladino, conducteur et producteur de BBC Radio: «J’ai participé au Forum sur la biodiversité des bananes et j’ai ainsi pu connaître l’histoire des petits producteurs provenant d’Indonésie, Japon, Uganda, j’ai découvert beaucoup de variétés distinctes et différents usages de ce fruit. Dans aucun autre événement il est possible de trouver une telle richesse de témoignages toutes réunies dans un même lieux.»

 

Olivier Roellinger, grand chef de la cuisine française et extraordinaire interprète de la cuisine bretonne, a décrit ainsi son expérience turinoise: «Quelque chose est en train de se passer dans le monde et le merveilleux marché de Terra Madre à Turin est l’une des étapes de ce changement.»

Photos : http://www.image.net/slowfoodterramadresalonedelgustotorino

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