Chalutier-langoustinier et langoustines


Cinq heures trente du matin, dans le village endormi palpitent les eaux du port. Le long des quais s’éclairent les petits chalutiers. Arrivés les premiers, après quelques enjambées de lisses des navires accouplés, les deux matelots montent à bord, allument le moteur. Un bref salut au patron qui s’installe, largage des amarres et nos deux hommes s’engouffrent au fond de leurs couchettes. Chambrée lambrissée au creux de cette coque d’acier – réminiscence des traditionnels lits bretons derrière leurs portes fermées – certains ont installé un petit rideau devant leur couche ajustée. Lecture allongée, fin de nuit recouvrée, ils s’en remettent à l’homme là-haut qui perce la nuit sous les feux du chenal, trace sa route à force d’écran radar et GPS.

L’aube pointe sous la grisaille, les fonds attendus approchent – coup de klaxon – à peine enclenchée la mise à l’eau des panneaux, l’équipage est paré, botté, ganté, cuirassé, ceinturé d’un couteau, d’une aumônière de navettes à ramender les chaluts. L’attaque commence, dans un cliquetis de chaînes et le tournoiement des deux enrouleurs – énormes – au-dessus de leurs têtes, nos marins, de leurs gestes précis, rapides, valsent malgré le tangage : arrimer le filet, assurer le bon déroulement des manoeuvres lancé par le jeu des manettes, là-haut sur la passerelle.

Entrecoupé de brefs cris pour lancer et stopper les machines, l’on croirait à un ballet de trapézistes englués sur leurs ponts mouvants et glissants. L’eau glacée gicle à leurs pieds tandis que les forces mécaniques décuplées les frôlent à tout moment. Une forte vague et les voilà trempés ! Qu’importe, les funes sont à l’eau. Sus au casse-croûte dans le carré – minime – la chaleur des cigarettes, l’odeur du café et les exploits olympiques des sportifs, les vrais, ceux de la télé !


Deux heures de pause avant la mise à bord : le « virage de la pochée ». Drôle d’amas d’anneaux, lièges, cordages et fanfreluches, savant ajustement de filets et de mailles, mêlé de grilles plastiques et autres dispositifs : l’échappatoire des petites langoustines, le sas de sortie des merlus immatures. En bon ordre, tout cela devra reprendre sa place, sagement, autour de ces grandes roues avant de découvrir, d’un coup de ganse dénouée – enfin à « l’ouverture des lignières qui scellent le cul du chalut » – la pêche du trait et la promesse du gain. Jet puissant qui se déverse tout soudain, glisse, s’étale, frétille, s’échappe…
Le temps de saisir les caisses percées et nos hommes à genoux plongent des deux bras dans cette étrange faune luisante. A une vitesse vertigineuse, les mains fouissent, saisissent et trient deux tailles de langoustines, lottes, merlus, lieux jaunes, soles et cardines, tous de belle prestance. Rapidement les congres – féroces – sont écartés.

Leurs rangées de dents, telles des limes tournoient jusqu’a scier leurs proies. Sous la pression du jet, crabes et tourteaux retrouvent, par le dalot ouvert, le goût du large suivis des mal-aimés de nos palais ignares : les savoureux chinchards, les valeureux maquereaux et les modestes congres dont les tranches grillées raviraient même les plus gourmets. Pas le temps de s’apitoyer sur nos bouderies citadines – se souvient-on que jusqu’à mi-vingtième la lotte était bien méprisée et la langoustine peu choyée ? – D’une lame aiguisée remontant du ventre aux branchies, des mains expertes retirent les viscères, rincent et engrangent le butin sous le pont.

Tour de manège toutes les deux, trois heures jusqu’à la débarq’ en criée, en fin d’après-midi. Relais des bras tendus sur le quai : passation de l’or rose, la « demoiselle bigoudène et sa cour d’argent ». La journée est finie, demain elle démarre à quat’…

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