Gestion collective : la langoustine du Golfe de Gascogne – les Prud’homies méditerranéennes de pêcheurs

Conscience d’un territoire : l’Eldorado a des limites

« Quand le jardin est petit, il vaut mieux s’organiser »
« Mieux vaut faire un petit baquet tous les jours qu’un gros et plus rien après »

Avec la modernisation des flottilles, l’Atlantique découvre ce que la Méditerranée sait depuis plus de 1000 ans, de par l’étroitesse de son plateau continental et le faible niveau d’abondance des ressources marines qui en découle.

Avant on disait : « Quand y aura plus à pêcher ici, on ira là ». Aujourd’hui, y a plus un centimètre carré de non exploité, c’est un champs qu’on doit gérer et cultiver. Depuis 10 ans, on a conscience qu’on a fait le tour… La ressource naturelle, on doit la gérer collectivement et intelligemment surtout.

Retour sur la communauté de pêcheurs, son identité artisanale :

Sur la langoustine du Golfe, on n’a pas trop de concurrence, on peut s’entendre entre nous. Sur les autres espèces, il faut gérer avec les flottilles espagnoles, écossaises, hollandaises… Mais il faut réserver les 200 milles nautiques aux artisans. Il y a, à 20 milles de nos côtes, des 80-100m de long qui pêchent en un jour ce que les artisans ne pêchent même pas en une année…

Tous les pêcheurs d’une zone adhèrent obligatoirement à la prud’homie qui gère le territoire. Il nous faut une certaine égalité des chances dans ce petit jardin.

Des règles collectives pour accorder les hommes et la nature :

* Accès aux ressources : gestion par métier (licences) ou de territoire (droits d’usage)

Avec les licences, toutes les techniques sont bien encadrées, avec des mesures précises. Plus de 3000 licences organisent la pêche en Bretagne et 250 permis de pêche spéciaux (PPS) structurent la pêche de la langoustine sur les vasières du Golfe entre Penmarch et Oléron (bateau ≤ 20m, langoustine ≥ 9 cm, interdiction des 3 funes en Bretagne).

La licence, peut-être en Atlantique ça marche mais l’Atlantique est vaste et a des marées, les pêcheurs peuvent se spécialiser dans des métiers et des ressources spécifiques. Montagnes sous-marines ou lagunes, et biodiversité : en Méditerranée, les petits métiers côtiers polyvalents doivent pouvoir exercer plusieurs techniques dans la même journée, changer d’un jour à l’autre, s’adapter en fonction des saisons, de la météo. Les opportunités ne sont pas si grandes. Chaque métier est réglementé techniquement et par des droits d’usage limités dans le temps et dans l’espace. S’il y a concurrence sur un espace ou une ressource, la prud’homie attribue des postes de pêche par tirage au sort. Quand c’est possible, un tour de rôle répartit les chances… Certains métiers (pêche à pied des palourdes, petite drague…) ou certaines zones abritées, on se les garde pour les jours d’intempéries. C’est la poire pour la soif.

* Préserver le renouvellement : répartir la pression dans le temps et
dans l’espace, protéger les juvéniles et certaines frayères

Les Organisations de Producteurs gèrent maintenant les rythmes de capture afin de ne pas dépasser des quotas globaux annuels. « Trier au fond plutôt que sur le pont » : un panneau de maille carrée fixé sur le chalut laisse échapper 40% à 50% de petits merluchons qui fréquentent les vasières : une innovation élaborée, testée et imposée par la profession en réponse à une proposition européenne (suicidaire pour la pêche à la langoustine) d’élargir à 100 mm la maille des culs de chaluts. L’échappement des petites langoustines, à l’aide d’une grille, est en cours de perfectionnement.

La multiplicité des engins et des techniques sélectives et leur permutation « laissent reposer les fonds et les espèces alternativement ». Les tailles minimales des mailles et des hameçons comme la protection des moutons (arrêt de la pêche sur certaines frayères) complètent le dispositif.

* Veille sur les innovations technologiques et les conditions de rentabilité

Notre objectif est d’installer des jeunes sur des bateaux dits génériques… L’idée est qu’on les fasse en série, qu’ils ne coûtent pas trop cher (puissance limitée, peu de consommation de gas-oil) pour que le nouveau propriétaire ne soit pas incité à développer un effort trop important sur la ressource pour rentabiliser des prêts et couvrir ses coûts.

Par la règlementation, on fixe les bases de la compétition entre les pêcheurs. Les prud’hommes surveillent les changements techniques et prennent des mesures de précaution : « Ce métier-là, on se l’est interdit ». Sinon, c’est un peu comme si pour travailler un même jardin, certains avaient un tracteur et d’autres une pelle.

Projet atlantique de labellisation, démarche-qualité varoise, ces produits se doivent d’être valorisés en tant qu’issus de terroirs spécifiques et de pratiques de capture respectueuses des hommes et de l’environnement.

L’accès au métier de pêcheur

* La transmission d’une culture, d’un art de vivre plutôt qu’un barrage à l’entrée, scolaire ou financier

Aux jeunes, il faut leur transmettre le sens et le goût du métier, la culture qui va avec ; ça s’apprend surtout en mer… Avec la formation actuelle, ils vont faire que des capitaines au long cours ! C’est un gros problème pour l’avenir… La formation doit être adaptée à nos petits métiers.

Certains aujourd’hui seraient prêts à acheter des jours de mer. L’argent prend alors le dessus, c’est à celui qui peut investir, on rentre dans une spirale… On n’est pas là pour faire de l’argent sur la ressource, il faut pas qu’on devienne esclave de notre métier.

* Des partenaires à la gestion

Les détenteurs de bateaux génériques signent une charte de bonne gestion dans laquelle ils s’engagent à respecter les règlements mis en place par la Commission langoustine et à participer à la mise au point des nouveaux dispositifs.

Nous cherchons constamment à préserver la qualité de nos territoires littoraux et effectuons, de fait, un travail de veille écologique.

Un statut de « laboratoire » pour construire l’avenir

C’est une pêcherie expérimentale, un banc d’essai avant la Mer Celtique ! C’est sûr que l’on n’aurait pas fait tout ça, on aurait déjà des quotas individuels transférables, une façon de transférer peu à peu la capture d’une ressource commune aux grands armements industriels…

Rares sont les expériences de gestion collective encore à l’Å“uvre. La nôtre a fait ses preuves mais notre avenir passe par la reconnaissance de notre mode de gestion territorial au lieu d’une gestion par métier. Concrètement il s’agit de valider nos principes prud’homaux et leurs applications locales, en lieu et place de mesures européennes généralistes qui condamnent nos métiers (thonaille, gangui, battude trémaillée..), et d’un permis national pour la puissance des moteurs (PME) destiné à réduire les pêcheries pléthoriques alors que le renouvellement de notre profession est menacé. En bref, que l’on nous accorde un statut de « laboratoire », ce que nous sommes.

Un engagement professionnel à soutenir

Le secteur des ressources humaines dédiées à la bonne gestion du golfe est insuffisant. Les bonnes volontés sont réparties le long des 400, 500 km de côtes, c’est jamais facile à manager… Il y a des intérêts contradictoires, ça hurle de partout, on arrive à trouver des solutions après des heures de réunion mais nous ne sommes pas assez nombreux.

Fortes de leur culture héritée, les prud’homies sortent de 40 années de résistance face à une politique productiviste : l’institution a été désavouée par sa tutelle étatique et doublée d’un système de représentation peu adapté aux petits métiers de Méditerranée (secteur sans tradition syndicale, identité fondée sur les communautés artisanales de pêcheurs). Seule l’articulation de ces deux systèmes, demandée par les prud’homies, permettra une représentation effective de la gestion prud’homale aux niveaux étatique et européen…

Soutenir l’embellie était plus facile que de gérer la pénurie.
Le travail des organisations professionnelles est stressant aujourd’hui.
Renverser la colère en créativité est épuisant parfois.

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