« Quand quelque chose marche bien quelque part, je ne vois pas l’intérêt de le bouleverser »

Photo Joseph Marando

– La demande de sursis à exécution pour l’arrêt de la thonaille a été refusée en l’absence de caractère urgent et irréversible pour la rentabilité des bateaux. Quant à l’urgence écologique, il n’en est malheureusement pas question. Le report de l’activité sur la bande côtière et sur certaines espèces qui a déjà commencé est dommageable. Ces bateaux travaillent à terre avec plus de 500 pièces de filets ; ils tirent en fonction de l’évolution du temps, ce qui induit du gaspillage de poissons. Certaines espèces (dorade rose, merlu, sole…) vont être surexploitées.

– Injuste le système qui consiste à « réserver » le droit de pêche des thons aux seuls thoniers-senneurs, canneurs et palangriers détenteurs d’un Permis de Pêche Spécial (limité à 91 PPS pour la Méditerranée française). Imagine que je prenne un thon de 300 kg à la battude (filet mixte de poste) comme cela m’est arrivé l’an dernier aux Deux-Frères, je n’ai même pas le droit de le vendre et je dois le rejeter mort. Tu ne peux même pas compléter une saison avec des captures occasionnelles à la ligne et au broumé. A côté de ça, tout plaisancier peut pêcher un thon de 30 kg par sortie. Si les bancs sont à la côte, il peut en prendre toutes les 10 mn. Les charters, s’ils font partie de la Fédération Française de la pêche au gros, participent aux concours avec des prises illimitées, et peuvent prendre jusqu’à 3 poissons par jour quand ils s’entraînent pendant la semaine.

– Irréaliste la taille minimale de 30 kg pour la pêche à la canne ou à la palangre et discriminante puisque sont prévues des exceptions dans d’autres pays. D’ailleurs ne vaut-il pas mieux protéger les géniteurs sur les zones de frai plutôt que les jeunes poissons (de 8-10 à 30 kg) ? Le choix actuel répond-il à des objectifs commerciaux (marchés japonais) ou biologiques ? La gestion prud’homale préconise, quant-à-elle, la protection des moutons (zones de frai), particulièrement pour les espèces qui se regroupent (rascasses, rougets…).

– Le Permis de Pêche Spécial est inadapté à la polyvalence méditerranéenne alors qu’elle est le fondement même de la gestion prud’homale de la ressource. Ce qui convient à l’Atlantique ou la Manche, ne convient pas forcément à la Méditerranée. Là où les zones de pêche sont grandes, les ressources abondantes, les fonds renouvelés par la marée, les pêcheurs se spécialisent dans des techniques et s’accommodent d’une, deux ou trois licences ou PPS. En Méditerranée, la spécialisation est souvent dangereuse pour les espèces cibles ; « réserver » un métier à quelques-uns c’est ruiner la polyvalence des « petits métiers », ceux-là mêmes qui sont les plus adaptés à notre écosystème. Après le système généralisé de licence contre lequel nous avions gagné un recours en Conseil d’Etat, les Permis de Mise en Exploitation (pour puissance des moteurs et tonnage des bateaux), l’agrément sanitaire pour les oursins (accordé en fonction du bateau), on voit arriver les PPS. Et ces droits à produire sont une manière de privatiser la mer entre un certain nombre de bateaux. Cela va à l’encontre de la Prud’homie qui pose le libre accès à la mer et à la ressource. D’une liberté contrôlée on va vers la privatisation. Il faut se battre pour tout, pour pouvoir grappiller quelque chose avant que tout ne soit mis en coupe réglée …

Pour que nos dirigeants français prennent la mesure de nos conditions d’adaptation à notre environnement (expérimentées depuis le 14ème siècle par nos Prud’homies) et puissent plaider notre modèle de gestion qui n’est pas celui de l’Atlantique, nous demandons, dans le cadre de la réforme des organisations professionnelles, à ce que nos Prud’homies siègent de droit dans les comités des pêches.


Didier Ranc, pêcheur de Saint-Elme, Premier Prud’homme de La Seyne sur mer – Saint-Mandrier

Président de l’UIPMPM (Union Intersyndicale des Petits Métiers de la Pêche de Méditerranée)

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