Bataille navale pour le thon rouge

Bataille navale pour le thon rouge

ESPECE MENACEE. La Commission européenne a interdit la pêche du thon rouge en Méditerranée aux chalutiers français, italiens, grecs, maltais et espagnols. Des navires militaires traquent les récalcitrants.

Richard Werly, Bruxelles
Lundi 23 juin 2008

C’est une véritable bataille navale. D’un côté, des flottes entières de «thoniers senneurs à sennes coulissantes», les chalutiers spécialisés dans la pêche au thon rouge de Méditerranée. De l’autre, des navires militaires français, italiens, espagnols, grecs ou chypriotes chargés par la Commission européenne de faire respecter son décret d’interdiction de pêcher cette espèce menacée, à partir du 16 juin à 0heure (aujourd’hui pour l’Espagne). Et tout au bout de la chaîne, une demande insatiable, notamment au Japon où un thon rouge de 200 à 300 kilos, destiné à finir en sushis ou en sashimis, se négocie jusqu’à 30 000 euros pièce.

Tout, dans cette affaire, est symbolique. D’abord le thon rouge, mets de plus en plus apprécié dans le monde, mais menacé d’être décimé si les pêcheurs continuent d’en capturer environ 50000 tonnes par an, soit trois à quatre fois ce que peut supporter l’espèce. La Méditerranée ensuite: alors que la France, qui présidera l’UE pour six mois à partir du 1er juillet, rêve d’ancrer davantage au sud l’Europe des Vingt-Sept, la bataille du thon rouge révèle quantité de problèmes difficiles à régler: pavillons de complaisance, équipages de toutes nationalités, filières de contrebande maritime bien organisées. Dernier symbole enfin: la pêche elle-même. Déjà menacés d’asphyxie par les prix du carburant et l’épuisement des ressources halieutiques, les patrons de flottille enragent contre la décision de Bruxelles de leur couper ce dernier débouché lucratif. Comme Raphaël Scannapieco, un patron français interrogé par Le Monde, «exaspéré d’être toujours au banc des accusés» et «victime d’écolos qui ont trouvé là un bon moyen de se faire de la publicité».

Face à cela, la Commission européenne tient bon. Ce mardi à Luxembourg, le commissaire (maltais) Joe Borg, chargé des affaires maritimes, doit confirmer l’interdiction de pêcher le thon rouge, décidée le 16 juin en vertu du paragraphe 5 du règlement 2371/2002 sur la conservation et l’exploitation des ressources halieutiques. Problème: le Conseil des ministres, statuant à la majorité qualifiée, peut renverser sa décision.

La bataille, en plus d’être navale, est donc statistique. Avec d’un côté, les experts de Bruxelles pour qui 85% – certains armateurs les auraient dépassés de plus de 200% – des quotas annuels ont déjà été atteints. «Les niveaux d’exploitation ne sont pas durables confirme Jean-Marc Fromentin, de l’Ifremer. Si on continue comme ça, les analyses indiquent clairement qu’il y a un risque important d’effondrement du stock de thon rouge et des pêcheries.» Et de l’autre des pays dont la France, sous pression de leurs pêcheurs, qui doutent de l’alarmisme bruxellois. Preuve des tensions ambiantes: les ports de Naples et La Valette (Malte) seront bloqués demain par les thoniers.

L’affaire est d’autant plus explosive qu’elle peut dégénérer. En haute mer, les navires militaires mandatés pour traquer les chalutiers tirant derrière eux les cages contenant des milliers de thons font face à une évidente mauvaise volonté. La manne d’argent autour du thon rouge permet ainsi aux armateurs d’affréter de petits avions pour survoler les bancs de poissons et ruer leurs bateaux dessus. Les poissons, capturés vivants, sont ensuite engraissés dans des fermes côtières et vendus, notamment à l’exportation. Or tout est bon pour éviter les contrôles: faux registres, appels ignorés, fermes déplacées vers les côtes d’Albanie, de Turquie ou de Croatie, hors Union européenne… Persuadé d’être le plus fort, le syndicat des thoniers méditerranéens a même demandé à ses membres de «braver l’interdiction et d’aller au clash». Une dramatique fuite en avant.

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© Le Temps, 2008 .

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