Gagner 400 km2 sur la mer Jaune

L’émirat de Dubaï a impressionné le monde en faisant surgir des eaux du golfe Persique de luxueuses îles artificielles en forme de palmier et de planisphère. La Corée du Sud s’apprête à relever le défi en créant sur la mer Jaune un polder de plus de 400 km2, soit la plus grande extension terrestre jamais conquise sur la mer. Plus fort encore que les 53 km2 de poldérisation de la ville nouvelle de Songdo, dont les gratte-ciel sortent de terre à quelques dizaines de kilomètres de Séoul. Nettement plus au sud, à 270 kilomètres de la capitale, l’estuaire de Saemangeum est, lui, censé laisser la place à une zone franche économique et faire éclore complexes industriels et cités d’habitation, plantations agricoles, zones naturelles et équipements de loisirs.

Mais, à ce jour, tout reste à inventer. Les équipes d’architectes et d’urbanistes choisies pour dessiner les contours de l’extension devaient être officiellement révélées à Séoul, lundi 25 août, au terme d’une compétition internationale engagée au mois de janvier. Sept équipes associant agences d’architecture et centres de recherche universitaires en urbanisme concourraient. Trois d’entre elles ont été déclarées lauréates par l’Institut de design urbain de Corée du Sud (Udik), organisateur du concours : celles formées autour de l’université Columbia de New York, de la London Metropolitan University et du Massachusetts Institute of Technology (MIT), à côté de Boston.

« On ne sait rien de la suite des événements, assure Alexander D’Hooghe, architecte belge et enseignant au MIT, associé à son collègue de Boston Nader Tehrani. Le gouvernement coréen demandera peut-être aux trois lauréats de travailler ensemble, ou de se partager la zone. De toute façon, il n’a jamais été dit que le vainqueur se verrait confier la réalisation du projet. Pour les Coréens, il s’agit plus de se procurer des boîtes à idées. »

Et il a de drôles d’idées, M. D’Hooghe, formé notamment auprès du maître hollandais Rem Koolhaas, l’un des architectes les plus décoiffants de la planète. Les images de synthèse fournies par son équipe montrent un archipel de sept îles et péninsules à l’aménagement futuriste, plus proche des décors imaginés par Hollywood pour la colonisation de planètes lointaines que de l’ordinaire des projets urbains de notre bonne vieille Terre.

La partie dédiée à l’activité industrielle se déploie au nord, dans 330 « chambres paysagées » de différentes tailles, séparées par des rideaux d’arbres ou des canaux, et pouvant accueillir aussi bien des usines ou des universités qu’un « port spatial » à destination des étoiles…

Au sud, le quartier dévolu aux activités de loisirs et aux logements pour un demi-million d’habitants dessine une « constellation, comme des étoiles dans le ciel ou des diamants sur une couronne », revendique l’agence. Soit une série de petites villes semblables à des polygones, posées au sommet de collines artificielles reliées par des routes en étoile et séparées par des zones triangulaires de culture agricole ou de « nature sauvage » – façon de parler sans doute, sur un territoire créé de toutes pièces.

Vu l’ampleur sans précédent du projet et le flou de son programme, on pourrait soupçonner des effets de manche sans lendemain. Sauf que l’opération, imaginée dès les années 1970 et relancée vingt ans plus tard, a déjà commencé. Depuis 1991, des travaux pharaoniques façonnent le delta à l’embouchure des fleuves Dongjin et Mangyeong. Et un premier ouvrage record a été achevé en 2006 : une gigantesque digue de 33 kilomètres de long, la plus longue jamais érigée par l’homme (celle de Afsluitdijk, aux Pays-Bas, mesure 500 mètres de moins).

Près de 1,5 milliard d’euros ont ainsi déjà été dépensés pour tenir la mer Jaune à distance. Il faudra y ajouter au bas mot 850 millions d’euros pour transformer l’estuaire en 29 000 hectares de terre et en 12 000 hectares de réservoir d’eau douce. Un prix astronomique, certes, mais « pour des petits pays déjà très denses ou montagneux comme la Corée du Sud, implanter de grandes infrastructures est très compliqué, cela oblige à exproprier énormément de gens, explique Alexander D’Hooghe. C’est presque moins long et moins coûteux de construire sur l’eau ».

Cette solution présente quand même un petit défaut : pour de nombreuses associations de défense de l’environnement comme Les Amis de la Terre, la Fédération coréenne des associations de défense de l’environnement (KFEM) ou BirdLife, l’endiguement de l’estuaire est une catastrophe écologique.

Cette gigantesque zone inondable était en effet un formidable réservoir de biodiversité. La vase offre gîte et couvert à des centaines de milliers d’oiseaux limicoles et les marais abritent les amours de quelque 160 espèces de poissons, sans compter les crabes et les algues marines. Des espèces menacées comme le bécasseau spatule, l’huîtrier pie, la mouette de Saunders, mais aussi le chevalier tacheté et le bécasseau de l’Anadyr vont se voir privés d’une étape essentielle sur la route des migrations. Sans parler des milliers de pêcheurs désormais sans ressources.

Les oppositions, recours, marches de protestation ont ralenti la progression du chantier. Le projet a été interrompu deux fois, en 2003 et en 2005, par des jugements du tribunal administratif de Séoul. Chaque fois, le gouvernement a obtenu gain de cause en appel.

« Le plus bizarre, c’est que la digue a été construite avant même de savoir ce qu’on voulait y faire et pourquoi !, s’amuse M. D’Hooghe. Ce projet obéit à une idée du progrès un peu perverse. C’est une grosse machine lancée à toute allure, mais sans conducteur… Pour nous, c’est un peu surréaliste d’être dans le train. »

Un sentiment qui ne l’empêche pas d’espérer se voir confier l’aménagement de l’estuaire : « La digue est déjà là, le problème écologique est déjà créé. De la part des Coréens, la compétition d’urbanisme visait aussi à apporter une réponse aux critiques. Peut-on encore, par le dessin de ce territoire, améliorer les choses ? C’est ce que nous avons essayé de faire. Nous créons par exemple de nouvelles zones humides et nous nous connectons au parc national voisin. »

Sésame contemporain de tout projet urbain qui veut faire parler de lui, le développement durable n’a pas été oublié. « Nous misons sur une bonne efficacité énergétique en dispersant les villes sur le territoire, ce qui permet de rapprocher l’habitat des lieux de travail ; en orientant les bâtiments et les rues pour profiter au maximum des énergies renouvelables et limiter le recours à l’air conditionné ; enfin, au lieu de tout faire tout de suite bien joli et bien vert, nous voulons garder des espaces indéterminés. Nous proposons des zones dont la forme est précisément définie, mais pas la fonction, ce qui permet une grande flexibilité, de quoi durer des centaines d’années. »

A quoi ressemblera vraiment l’estuaire de Saemangeum ? Difficile à prévoir. Même en mobilisant une large flotte de bateaux dragueurs, il faudra entre dix et quinze ans pour déverser la terre qui formera le socle de ce nouveau territoire. Cela laisse le temps de réfléchir à l’architecture des futurs bâtiments.

Grégoire Allix

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