La chasse sous-marine

Photo Philippe Joachim

 » Je chasse tant que je vois : 15 m – 16 m. Je vais à 20 m mais pas plus… Sous l’eau, tu oublies le temps, tu oublies que tu respires plus, c’est ça qui fait ta force et c’est là que tu chasses bien. Un poisson, si tu as de la crainte, il le sent lui, donc il faut que tu sois en osmose avec la mer, tu fais qu’un avec la mer, tu es comme la mer. On oublie de respirer, on oublie… Mais quand même il y a un petit truc qui te dit que par moment… je sais pas, y a quelque chose, c’est de toi-même. Il te dit : « Il faut remonter parce que… » . Des fois, c’est les dorades qui… plusieurs fois les dorades, elles ont failli me noyer hein. Une dorade, c’est un poisson il est énervant ! Un denti, s’il t’a vu, il s’en va. Mais la dorade, elle t’a vu, elle fait comme si elle partait, et elle revient, tu vois, et puis elle repart, elle revient… et toi, tu es là, tu es là, tu te dis… – parce que tu as toujours espoir qu’elle va être à portée – puis, à un moment donné il faut partir comme un fou et ça c’est pas bien, hein. Selon la profondeur où tu es, tu as la syncope. Normalement tu dois décoller du fond avant d’avoir envie de respirer. Parce que si tu attends d’avoir envie, tu auras pas le temps de remonter.

En général, c’est préférable d’aller dans les endroits que tu connais parce qu’après tu appelles ça ton jardin, tu sais où il va y avoir un poisson. Là dans la semaine, j’ai tapé une vieille, qu’ils appellent ici… – un kilo quand même, mais un kilo pesé, les gros, on les pèse – et bien si tu connais pas c’te pierre tu auras pas de beau poisson. Là je sais que de 15 jours tu auras rien, mais ça reviendra. J’ai des pierres à chapons…

– Tu cultives tes pierres ?

– Tout le temps … Ma technique à moi, c’est de repérer d’abord le poisson. Tu va traverser la zone, tu verras rien ; des jours, ce sera rempli… Tu vois pas de poissons qui nagent, il faut quand même aller d’un endroit à l’autre. Nous, on est des palmeurs… L’hiver dans l’eau froide… Oh ! j’ai eu passé 7 h sans voir un poisson.Photo Alain Ponchon

Le passionnant c’est le fait de chercher du poisson. C’est ça le plus passionnant. On tomberait dans un aquarium, je serais dégoutté, j’irai plus. Et puis chaque fois, tu inventes… tu apprends. On tombe jamais sur un poisson. Faut tomber à côté, tu vois ? un peu plus loin, faut pas lui faire peur.

Par le fait, la chasse, c’est presque… – je veux pas dire que tu l’apprivoises mais tu vas titiller sa curiosité, c’est lui qui va venir sur toi. C’est pas toi qui va sur lui… Sauf à l’apnée, quand tu tombes, que tu as un poisson comme la dorade, ça alors c’est merveilleux ! Tu vois des dorades des fois qui font 2-3 kilos, hein, bon, tu l’as vu. Tu descends sur elle – là, quand même, on est sur les 14 m, hein ? – tu descends sur elle et tu la vois plus. Bin il faut continuer à descendre, on descend, on descend, et quand tu arrives sur elle, et bien tu la vois plus ; parce qu’au lieu de rester à plat, elle s’est mise sur la tête, la queue face à toi – c’est un mimétisme – et bien tu la voies pas. Et puis, quand tu arrives sur les 4-5 m, là elle pentole, et hop là, tu la vois. C’est ça qui te fait… tu as toujours la rage de dire : « Je vais voir ça, je fais ça ». Et puis quand même, je tire que les poissons que je mange.

– Tu choisis ce que tu chasses ?

– Oui, oui. Bin, c’est malheureux, tu vois une compagne de loups, tu vas chercher le plus gros : c’est la femelle… Un jour j’étais sur Riou. Tu connais à Marseille la grande ÃŽle de Riou ? Et à un endroit, ça fait une falaise qui descend à 30 m. Quand ça descend, tu as une rague d’à peu près un mètre de haut sur 7-8 mètres. Un jour j’arrive, c’était l’hiver. Ouf ! Une femelle comme ça ! une trentaine de mâles autour, et ils montaient, ils montaient… j’étais là et je regardais. Et bien, tu vois, j’ai regardé, regardé… – l’apnée – je suis remonté. Je me suis dit : je suis con, je tire pas, je tire pas. Ah je suis redescendu, et quand je suis descendu, tu vois, elle lâchait ses Å“ufs, et les mâles, ils lâchaient la laitance, et bien je suis resté là, je regardais… ! Alors, je suis remonté, je me suis dit : « je la tape, j’attends qu’elle ait fini ». Je suis redescendu : « non je peux pas, je peux pas ! » Je suis parti. Tu vois, si tu hésites et que tu regardes, ça te prend… « non, je peux pas tirer au moment où elle fraye, avec les petits… » elle pondait ses Å“ufs quoi ! Là des fois, si on pouvait avoir une caméra pour le graver c’était beau à voir. Donc tu vois, même un chasseur… Ce qui m’a fait mal un jour, ça remonte loin. Je vois une seiche, je la tire comme ça. Il vient une autre seiche, elle l’attrape, elle voulait la tirer de la flèche… et bien ça te fait mal ho, ça te fait mal. Tu te dis : tiens ils ont des sentiments comme nous.

Les barracudas, c’est assez rare, il faut faire des bons agachons, parce qu’il est craintif hein… A l’agachon, c’est quand tu descends sur la distance où tu veux au fond, et tu te caches, tu attends. Alors, ou tu attends, ou tu fais : bop, bop, tu sais une petite bulle d’air, tu vois ? ou tu grattes un peu comme ça, tu bronches plus, tu attends… C’est là où je restais 3 mn quoi, des fois plus… Plus tu tiens l’agachon, mieux c’est, parce que le poisson il a entendu du bruit, et à ce moment-là, il vient. Au bruit, il est curieux.

Photo Philippe JoachimEn Espagne, une fois, j’étais à l’agachon, et un banc de sars venait sur moi, tu vois ? Alors naturellement, devant tu as les petits, puis les gros c’est au fond. D’un coup, je me vois un bolide ! un bolide ! C’était une dorade qui fonce, qui double le banc à 50 cm de ma flèche. Pauu ! Une dorade qui devait faire les 2 kg ; parce qu’elle avait vu que, tous, ils voyaient, il y avait plus de bruit, elle était en confiance mais comme elle était plus grosse que les autres, elle doublait tout le monde. Je l’ai tirée à 50 cm, je me demandais quand elle allait s’arrêter ! Mais chez les sars, ils envoient les plus petits d’abord, tout le temps… Je pense qu’ils sont méfiants. Les gros sars, tu les vois que quand il y a beaucoup de poissons autour d’eux. Ils savent qu’il vaut mieux envoyer les petits…

Les liches et les sérioles, il faut aller sur la passe de la Moulinière… Alors tu vois une liche – même si tu en vois pas – quand tu es sur les hauts-fonds – comme là que tu peux pas descendre à 23 m – tu descends sur 10 m, tu t’allonges à l’horizontale comme ça. Dans l’eau, on fait ce qu’on veut, comme les cosmonautes ! Toi tu sais comment tu fais : ou tu vas être aspiré, ou tu vas descendre, mais il y a un endroit où tu arrives à tenir. Le principal c’est d’être allongé à plat comme ça, et tu mets la main sur le masque et tu laisses un peu… avec deux doigts comme ça… pour y voir. Et tu attends…tu attends. Alors des fois tu pars vers le bas, à un moment donné tu remontes… jusqu’à ce que… s’il y a des liches, elles viennent voir ! Et là, tu tires ! On cache le regard, c’est le regard qui fait peur aux poissons.

Ce qu’il y a un congre… tu tires un congre, c’est facile à tirer. Tes gants-là quand tu vas le tenir tout ça, pendant un mois… ça sent… ils ont l’humus, ils ont pas d’écailles, et cette peau ça te fait des gants… une infection !

Un jour, y a une rague, une pierre que je connais bien. Je vois un beau corb, je descends sur lui, je dis : il va pour rentrer là-dedans. Au lieu de rentrer, il hésite puis… il va pour partir, il a eu tort… Paf ! Il était sur la flèche. Bizarre qu’il soit pas rentré dans cette rague… Je redescends… Elle est épaisse comme ça ! elle devait faire… je sais pas, 1 m 50, 2 m, la murène ! Ouh là, là ! On n’attaque pas, on regarde… J’aurais été en compétition, j’aurais pris le temps de bien l’ajuster parce qu’il faut pas les louper celles-là ! C’est très facile à prendre. J’ai jamais vu une murène t’attaquer, ni mordre. Elle sort à peu près de 30 cm de son trou. Toujours, elle ouvre et elle ferme la gueule, elle respire ! Elle veut pas mordre. Les gens qui n’ont pas l’habitude : « Ouais, elle va m’attaquer, elle va m’attaquer … » Non, elle respire. Et comme on voit les dents, on se dit… En général, tu la tues ici, au harpon. Après c’est une autre histoire. Comme tu as pas visé la tête, tu l’as pas foudroyé. Alors il faut vite la sortir, mettre la main contre la flèche pour pas qu’elle morde. Et alors là, elle commence à tourner, à tourner, et vas-y… Après elle fait un nÅ“ud, elle est tranquille. Tu remontes, mais ça glisse une murène. Il te faut aller à la côte, ou en bas. Comme tu es trop profond, tu y arrives pas, alors il te faut aller à la côte, tu la tues… mais après tu passes une demi-heure à démêler ton fil de la flèche, une demi-heure ! Tu es démoralisé… Le congre, c’est à peu près pareil. Par contre, si tu l’as mal tirée, là elle peut te mordre. C’est pas venimeux mais ta plaie elle va mettre 2 mois avant de guérir, c’est ça l’embêtant… Alors si tu la manges pas, c’est pas la peine.Photo Philippe Joachim

Les sars, avant c’était facile. Tu faisais peur à un sar, il se mettait à trou. Tu arrivais, bang dans le trou ! Des fois, j’ai connu des ragues, tu avais une centaine de sars dans un trou, tu tirais, il m’est arrivé d’en avoir 3 sur la flèche tellement c’était compact ! C’est fini maintenant, si tu as un sar à trou, il sort et il s’en va dans le bleu. Les sars maintenant, je les tire quand la mer frappe sur le bord. Le poisson, quand il voit qu’il y a un bâton, il se méfie… Si tu prends un sar, tu es pas seul dans l’eau hein, tous les autres ont vu qu’il gigote sur la flèche, tous les autres le voient… Ils enregistrent. Dans une zone où il y a beaucoup de chasseurs, le poisson est plus difficile à prendre, beaucoup plus, il est averti… Déjà même à mon époque, on disait : les mérous, ils sont allés à l’école, ils ont compris… Le mérou est curieux. Quand tu le regardes, tu le vois pas hein, tu vois que ses ouïes parce qu’il il est sur la queue et il te regarde. Et, comme tu vois battre 2 ouïes, tu dis : c’est le mérou ! Tu descends sur lui mais tu as pas fait 3-4 m que déjà… Pffuit ! Il démarre et tu le vois partir avec la peur, donc Vvouu !… tu sais qu’il y a pas besoin de le suivre ou de rentrer dans le trou, ça va se cacher. Parce que dans le trou, il faut pas croire que c’est un trou fermé, c’est un labyrinthe. Si je vois une dorade, je vois qu’elle hésite un peu, de suite je tape, tape, tape… ma foi, tu espères toujours qu’elle va s’envoyer à trou ! Une dorade c’est couillon ! Elle te voit, elle te regarde ! Elle a pas compris encore. Pour elle, comme tu es trop gros, tu rentres pas dans le trou ! Elle s’en va pas au fond, elle reste à 1 m, tu as plus qu’à appuyer sur la gâchette !

Une fois, j’étais sur Riou, j’étais en train de chasser naturellement. Oh ! je vois passer un banc d’aiguilles de mer, mais un banc !… j’sais pas, il devait y en avoir… une centaine ! Parce que, d’habitude, des aiguilles de mer, tu en as une ou deux, en surface. Là y en avait comme une centaine qui passe comme ça. Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ? Alors je regarde. D’un coup le banc fait un angle à 90° et part… un démarrage ! De suite je dis : ça y est, y a une liche. Hhha… une respiration – parce qu’on est toujours en train de se ventiler hein, il faut partir toujours les poumons pleins – je respire un grand coup, je descends, hop sur 6m je m’allonge, je mets la main devant les yeux et j’attends… je me vois arriver une tête comme ça ! J’ai levé la main du masque, j’ai regardé… un thon comme ça ! Il s’est mis plein travers, à 2 m de moi ! J’étais là : non, non Jean, il faut pas déconner ! Il avait la taille… j’peux pas te dire… J’ai pas tiré parce que…un thon, il t’entraîne, il t’arrache le harpon, tout… Quand on chasse le thon, il faut avoir un fusil adéquat, il te faut du fil nylon très épais, ton harpon attaché à une bouée en surface, la bouée au bateau, parce qu’un thon c’est rare de foudroyer… On te dit bien : c’est là qu’il faut tirer, mais tu tires à 1 mm, tu manques son cerveau… Là, il était trop gros, 6 m de fond, tu pars avec ! Quand tu attrapes des gros, toi, tu as pas de points d’appui pour te tenir.

En Espagne, comme on chassait le gros poisson, on avait toujours le moulinet. On a un moulinet à la ceinture, on l’accroche, au cas où. Si le poisson part, le fil part. Mon moulinet, j’avais 30 m de corde, de tresse nylon ; j’aurais pu taper une baleine, c’était le harpon qui cassait ! C’était pas le fil. Toi, ça te permet de respirer. La tactique : tu attrapes un gros poisson, il se met à trou, tu arrives pas à le sortir, ça te permet toi de monter en surface et de le tenir… de l’empêcher qu’il s’enfonce. Arrivé en surface, à la bouée, tu arrives à faire un nÅ“ud pour le tenir. Et on a toujours 2 harpons…

Le corb, c’est le plus beau à voir, il est toujours en famille, quand tu en vois 1, y en a 7 ou 8… c’est une merveille à voir. C’est un poisson – en Provençal, c’est un Pecoi : poisson-tranquille – on croit qu’il bouge pas mais il bouge en réalité. Des fois tu le tires à 2 m, 3 m, tu penses l’avoir mais tu l’as pas ; ta flèche passe à côté, lui il a basculé. On sait pas s’il démarre quand on appuie sur la gâchette, ou s’il se méfie, et puis des fois tu arrives à bien l’attraper. Du temps où je faisais de la compétition, les années soixante-dix, on n’en voyait pas. Et maintenant, on en voit de partout, de partout… Alors tu as des petits, tu as des gros… dès qu’il y a des zones un peu profondes, tu as a des gros.

Jean Marty, chasseur sous-marin à Sanary

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