Lettre au Ministre canadien des pêches par les représentants des pêcheurs artisans concernant la mévente des produits de la pêche exportés dans un contexte de crise économique mondiale

Le 15 décembre 2008

L’honorable Gail Shea
Ministre des Pêches et des Océans

Madame la Ministre,

Nous sentons le besoin pressant de nous adresser à vous aujourd’hui au nom de la vingtaine de milliers de petites entreprises de pêche commerciale qui forment l’assise de l’économie des collectivités côtières au Canada. Nos flottilles de pêcheurs-propriétaires génèrent 50 000 emplois directs dans la pêche et soutiennent autant d’emplois indirects dans la construction de bateaux, la fourniture d’engins et de matériel de pêche, la transformation, le transport et l’exportation. Le secteur des pêcheurs-propriétaires est le plus gros employeur privé des régions côtières du Canada et, dans la plupart de nos communautés côtières, la pêche n’est rien de moins qu’un mode de vie.

Notre industrie est axée sur l’exportation. Quinze ans d’efforts concertés nous ont permis de hisser le Canada au rang de chef de file mondial de l’exportation de produits de pêches de grande qualité issus de la pêche durable. Notre industrie s’est aussi tournée vers l’avenir en s’impliquant dans le processus du Renouvellement des pêches et de l’initiative connue sous le nom de la Mer à l’Assiette. Mais nos investissements considérables dans l’avenir de notre industrie sont maintenant menacés par la crise économique mondiale.

Ce qui se passe présentement du côté du homard est alarmant. Une baisse considérable dans la demande américaine au cours des dernières semaines a fait chuter les prix à quai de 35 p. cent par rapport à l’an passé, bien en deçà du seuil de rentabilité pour nos entreprises. La situation est de mauvais augure, étant donné que le homard est le produit de la mer qui rapporte le plus au Canada sur le chapitre des exportations et celui qui débute le nouveau cycle. Si cette chute s’étend à nos autres principaux produits (crabe, crevette, saumon) nos flottilles et communautés perdront des centaines de millions de dollars.

La récession internationale est en train de transformer en crise une situation déjà précaire pour notre industrie. Depuis plusieurs années, nos flottilles sont prises dans le même étau coûts-prix que les entreprises manufacturières et les géants de l’automobile et de l’exploitation forestière du Canada. Cela fait déjà plusieurs années que les pêcheurs se serrent la ceinture en imposant des sacrifices à leur famille, en renonçant à de nouveaux investissements et en grugeant dans les réserves qui devaient servir à remplacer leurs biens et équipements. Cette stratégie ne plus peut être maintenue, surtout que maintenant l’horizon économique ne présente aucun espoir.

Jusqu’à aujourd’hui le gouvernement n’a proposé que des mesures d’autorationalisation comme solution aux problèmes de viabilité qu’affrontent certaines de nos flottilles. Il y a des limites, toutefois, à ce qu’on peut attendre de l’autorationalisation. Celle-ci ne peut régler les problèmes sous-jacents de notre industrie, ni les difficultés auxquelles nous ne pouvons rien et que la crise financière internationale vient aggraver.

Les effets du resserrement des marges de profit et de la crise financière sont cumulatifs et endémiques. Ils se font sentir dans toutes les flottilles et dans toutes les régions. À certains endroits, la situation est à ce point critique que des flottilles toutes entières risquent de ne tirer aucun bénéfice net de leurs activités en 2009. Nous ne pensons pas que l’autorationalisation soit la réponse indiquée à la crise que notre industrie traverse, pas plus qu’elle ne l’est aux crises qui frappent les secteurs manufacturier, forestier et automobile.

Une intervention stratégique s’impose pour résoudre les problèmes les plus inquiétants et régler de façon générale la question de la viabilité et du renouvellement de l’industrie.

Nous vous demandons donc avec insistance d’entreprendre dès maintenant avec notre industrie et les gouvernements provinciaux des consultations pré budgétaires régionales qui culmineront avec une table ronde pancanadienne visant à établir un consensus sur une stratégie générale de renouvellement de notre industrie.

Au nombre des questions et des options que nous souhaiterions voir examiner figurent celles-ci :
• Des mesures destinées à faciliter l’accès au capital et au crédit pour soutenir individuellement les entreprises et les transferts de permis;
• Le rétablissement et l’expansion des commissions provinciales de prêts;
• La création d’un fonds fédéral spécial pour aider à financer les programmes de rationalisation des flottilles – retrait de permis (en partenariat avec les organismes représentant les flottilles et les provinces) pour les régions et les flottilles les plus durement touchées;
• Un organisme national de promotion de la commercialisation des poissons et fruits de mer pour appuyer l’initiative de la Mer à l’Assiette;
• Des programmes de retraite anticipée pour les travailleurs d’usine et les pêcheurs;
• L’examen et l’ajustement des droits et des autres frais de gestion;
• Un fonds de recherche et développement dans le domaine des pêches.
Nous ne saurions trop insister sur l’urgence d’agir.

Nos flottilles et nos organisations comptent sur votre leadership et sont prêtes à vous aider par tous les moyens possibles à faire avancer ces consultations pour forger un consensus sur les mesures qui s’imposent pour aider notre industrie à traverser cette période difficile qui l’attend.

Veuillez agréer, Madame la Ministre, l’expression de nos sentiments les plus respectueux.

Brian Adams
President Areas 19 Crab Association SW Gulf of St Lawrence

Shelton Barlow
President, Prince County Fishermen’s Association

André Martin
Président, l’Union des Pêcheurs de Maritimes

O’Neil Cloutier
Vice-Président, Alliance des pêcheurs professionnels du Québec

Dave Crawford
President, Gulf Nova Scotia Bonafide Fishermen’s Association

Ken Drake
President, PEI Fishermen’s Association

Bill Duncan
Native Brotherhood of British Columbia

Irving Figg
President, United Fishermen and Allied Workers Union

Ronnie Heighton
President, Northumberland Fishermen’s Association

Roger Vienneau
Association des pêcheurs professionnels membres d’équipage

Jean Lanteigne
Directeur général, Fédération régionale acadienne des pêcheurs professionnels

Leonard LeBlanc
President, Gulf Nova Scotia Fishermen’s Coalition
Earle McCurdy
President, Fish Food and Allied Workers Union

Kathy Scarfo
President, Area G Trollers Association

Ashton Spinney
Chairman, LFA 34 Management Board

Cc: L’hon. James Michael (Jim) Flaherty, Ministre des Finances
L’honorable Peter McKay, Ministre de la défense nationale
L’honorable Gregory Francis Thompson, Ministre des anciens combattants
L’honorable Gary Lunn Ministre d’État (Sports)
L’honorable Keith Ashfield, Ministre d’Etat, APECA
L’honorable Denis Lebel, Ministre d’État (Agence de développement économique du Canada pour les régions du Québec)
Gerald Keddy, Député South Shore St Margaret’s
Grant Kerr, Député West Nova
Rodney Weston, Député Saint John
Sénateur Gerald Comeau
Randy Kamp, Secrétaire parlementaire du ministre des Pêches et des Océans

P.j.

Annexe

L’étau coûts-prix qui enserre l’industrie de la pêche

Notre industrie est une industrie d’exportation. Plus de 80 p. 100 de ce que nous produisons est exporté, ce qui place le Canada au sixième rang mondial parmi les grands exportateurs de poissons. Comme pour la plupart des autres secteurs d’exportation, les États-Unis sont notre plus gros client, suivi de l’Union européenne et du Japon. La santé de notre industrie est donc tributaire de celle de l’économie de pays développés.

La crise de liquidité qui frappe actuellement les marchés de capitaux de la planète montre bien à quel point notre industrie est intégrée mondialement. L’effondrement des banques islandaises a tari soudainement le crédit disponible pour les transformateurs de poissons du Canada et créé beaucoup d’incertitude dans l’industrie. La situation pourrait devenir très sérieuse si, faute de financement, nos acheteurs réduisent leurs achats et la demande et les prix de nos produits chutent.

La crise financière vient s’ajouter à un étau coûts-prix qui enserre notre industrie depuis plusieurs années.

En voici quelques exemples :

Les prix
• Nos produits étant exportés, les transactions se font en dollars américains. Du début de 2003 jusqu’à la fin de 2007, l’appréciation constante du dollar canadien résultant de la force de nos exportations de pétrole a réduit de plus de 39 p. 100 la valeur obtenue lors de la conversion des dollars américains tirés de la vente de nos produits. Même si les taux de change se sont quelque peu améliorés au cours de la dernière année, nous n’avons récupéré que la moitié des pertes sur taux de change subies depuis 2003.
• Bien que la qualité de nos poissons et fruits de mer sauvages demeure insurpassée et que la disponibilité des produits sauvages à l’échelle mondiale n’augmente pas, les prix que nous obtenons pour nos produits restent bas et ont même diminué dans certains cas en raison de la concurrence plus vive que nous livrent des aquiculteurs qui produisent à faible coût dans des pays où la réglementation en matière d’environnement et les normes du travail sont déficientes. C’est le cas surtout pour deux de nos principaux produits : le saumon et la crevette. Nous avons réussi à conserver notre part du marché de la crevette uniquement grâce à l’efficience et au volume de notre production ainsi qu’à l’abondance de nos stocks.

Coûts
• Malgré la baisse des derniers mois, les coûts de carburant pendant la saison de pêche 2008 ont été supérieurs en moyenne de 60 p. 100 à ce qu’ils étaient l’an dernier, réduisant sérieusement la marge de profit de toutes nos entreprises.
• Les coûts associés aux mesures de gestion (observateurs en mer, enregistrement vidéo et visionnement, vérification à quai, tenue de registres), aux droits de permis, à l’équipement de sécurité et à la formation sont autant de frais supplémentaires que nos entreprises doivent assumer parce que notre cadre réglementaire est rigoureux et exigeant. Ces coûts ont toujours été excessifs. Ils sont maintenant devenus insupportables.
• Les mesures de conservation, qui pour bon nombre ont été adoptées volontairement par nos flottilles, viennent aussi augmenter les coûts à court terme en diminuant les revenus et débarquement. Ce n’est qu’à long terme que nous pourrons voir les retombées positives de ces efforts. Certaines de nos flottilles ont à payer les frais associés à la certification écologique et au maintien des licences qui en découlent, dans l’unique but de conserver leurs parts de marché actuelles, sans savoir si elles vont obtenir des prix plus intéressants.

Autres questions
• Les membres d’équipage vieillissent, la moyenne d’âge dépassant largement les 40 ans, ce qui montre bien qu’il n’y a pas de jeunes qui entrent dans le secteur de la pêche et nous fait nous demander qui pêchera dans l’avenir. Faute d’équipages expérimentés disponibles, le tiers de la flottille de pêche du hareng de la Gaspésie a passé la dernière saison amarré au quai, et beaucoup de ports de la Colombie-Britannique ont vu la moitié de leur flottille rester à quai en 2008.

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