Daniel Pauly ne laisse rien filet

Spécialiste des ressources marines, ce scientifique français de 62 ans annonce un désastre lié à la surpêche, alors que la saison de pêche au thon rouge débute demain, notamment en Méditerranée.

Méfiez-vous de ce type : il fiche la pétoche.

Spécialiste mondial des ressources marines, Daniel Pauly prétend que, au rythme où il pille les mers, l’animal humain se retrouvera bientôt à bouffer lui-même son appât, ou à grimacer devant une salade de concombres de mer et des méduses à la plancha.

Il exagère, mais ce poisson de mauvais augure a une mission : prévenir la planète des pêcheurs qu’ils vont à leur perte. Et nous avec.

« Nous sommes dans la situation du bonhomme tombé du treizième étage et qui, arrivé au septième, dit : “Jusque là, tout va bien” », raconte-t-il, le 20 mars, lors d’une conférence à Marseille, à l’invitation de l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement).

Dès 2002, la revue Science le gratifiait du titre de « scientifique spécialiste de pêche le plus prolifique et le plus cité » dans des publications (plus de 500).

Pourtant, le scientifique français, basé à Vancouver (Canada), reste une sorte d’outsider, selon Science, peut-être parce qu’il s’est attaché à travailler dans des pays tropicaux et pauvres, privés de ressources scientifiques.

Certains le surnomment « le Prophète Daniel », le traitent d’« hérétique » et raillent son catastrophisme.

Car il n’annonce que des horreurs. Mais collectionne les honneurs.

« Un iconoclaste qui cherche du poisson et trouve un désastre », titrait à son propos le New York Times, en 2003.

Il est en guerre contre la surcapacité d’une activité bâtie sur des subventions (34 milliards de dollars par an, selon lui, soit 26 milliards d’euros) qui «permettent de ne pas écouter les ressources qui disent “je suis épuisé, laissez-moi” ».

Pauly milite contre la surpêche et pour l’extension d’aires marines protégées. Il ne croit pas que les décisions individuelles, style « je ne mange plus de poisson», importent. « C’est illusoire » : seuls les gouvernements peuvent changer les choses.

Ce grand gaillard qui porte beau à 62 ans a un atout : c’est un bavard, plus proche de la pie que du mérou.

Lui-même a frayé dans de drôles d’eaux. Dans sa Lorraine natale, sa mère, ouvrière, a fêté l’euphorie de la Libération avec un soldat noir américain. Daniel naît de cette union éphémère à Paris.

A deux ans, il est confié à une famille suisse et atterrit à La Chaux-de-Fond (Jura). « Ils m’ont fait travailler comme domestique. » Il perd de vue sa mère, sa nouvelle famille coupe les liens. En route pour une enfance triste « à la Dickens ».

A seize ans, il déguerpit en Allemagne en « mission » pour l’église protestante : six mois dans un asile pour enfants retardés. « J’y ai perdu le peu de foi que j’avais. »

A Wuppertal, il s’inscrit aux cours du soir pour le bac. Mais l’armée française le rattrape. Déclaré insoumis, il revient en France, où l’armée le réforme. «Heureusement. J’aurais été laminé, détruit. Je saluais de la main gauche. Je répondais aux officiers. Pas insolent : innocent, paumé. »

Au moins, l’armée lui permet de retrouver l’adresse de sa mère, à Paris. Elle avait eu, depuis, sept enfants. Ils l’attendaient avec des cadeaux accumulés au fil des ans. « J’étais là, virtuellement. »

Il repart en Allemagne, obtient son bac, à 23 ans. S’envole pour les Etats-Unis, où il rencontre son géniteur, retraité de l’armée, à Little Rock, Arkansas.

« Il avait mal vécu le racisme américain. Il aurait voulu être pilote. Mais un Noir, en Arkansas, ne devenait pas pilote. Alors, il construisait des modèles réduits. Puis il a obtenu sa licence. J’ai volé avec lui. Mais il buvait. »

En 1969, Daniel tombe au bon moment aux Etats-Unis.

« Ça explosait partout. Des Blacks Panthers dans la rue. Woodstock. J’étais avec un ami allemand. On nous prenait pour des homosexuels. Un Blanc avec un Noir: ça ne pouvait être que ça. »

Revenu en Allemagne « radicalisé », il se lance dans une « expérience estudiantine gauchisante » dont il ne veut pas parler. Mais qui l’a marqué, comme son voyage en Mai 68 à Paris, pour voir « les événements ».

« On a pris une auto-stoppeuse. Elle était à Sciences Po. Elle nous dit : “On met Mendès-France au gouvernement.” Et nous : “Quoi ? Vous faites la révolution pour ça ?!?” » Il tire, de ces quelques jours parisiens, une leçon : « Je n’ai jamais apprécié le côté “étudiant farfelu” de la politique de gauche. J’ai toujours été orienté vers la classe ouvrière. »

Après sa maîtrise en biologie marine, il part au Ghana car ce métis est sûr de ne pas être européen. Il constate là-bas qu’il l’est.

Puis se met au swahili, ravi que l’Allemagne l’envoie en coopération en Tanzanie. Mais, changement d’aiguillage inattendu, il part en Indonésie, puis aux Philippines, pour faire de la recherche sur les poissons tropicaux.

Il développe une méthode simple d’évaluation des stocks, et crée une base de données, « un succès planétaire » : plus de 30 000 espèces répertoriées désormais, un million de visiteurs uniques par mois sur cette encyclopédie en ligne (www.fishbase.org).

En 1994, devenu prof à Vancouver, à l’Université de la Colombie britannique, il réalise que les scientifiques comptent pour du vent. « Ils sont un prétexte, une parodie. »

Les politiques sont soumis à l’industrie de la pêche. « C’est facile de dire que les scientifiques sont des cons parce qu’ils ne vont pas pêcher. »

Paradoxe : les Etats les payent puis ignorent leurs avis. « C’est comme si les politiques avaient le choix entre des médecins et des sorciers, et choisissaient les sorciers. »

Pourtant, le système est censé protéger la durabilité. « Faux. La pêche ne travaille pas dans la durabilité, mais dans l’extermination locale. Ensuite, elle va plus loin, plus profond, s’attaque à d’autres espèces, augmente la puissance de ses bateaux, reçoit plus de subventions. »

Face à cela, il faut « faire du raffut ». Jeter des pavés dans la mer. Le Pew Charitable Trust américain lui donne un million d’euros par an pour ses recherches, qui offrent une vision globale de l’impact de l’homme sur le milieu marin.

« Avant, les ONG n’avaient que des miettes. Je leur donne la tarte entière. »

En 2001, Pauly démontre que les prises mondiales baissent, alors que les chiffres officiels affirment le contraire.

« La crise de la pêche, ce n’est pas des cas isolés, mais un cas généralisé. Comme la crise financière actuelle : ce n’est pas telle banque qui a fait ceci, mais un système global pourri à la base. »

Directeur du Centre de recherche halieutique méditerranéenne et tropicale de Sète, Philippe Cury (1) l’a reçu pendant trois mois, en ce début d’année, histoire de lui apporter un peu de lumière dans son pays, qui ne le connaît guère.

Il explique : « Daniel Pauly a horreur de l’ordre établi et des gens qui pontifient. Il montre que les problèmes environnementaux du Nord et du Sud sont les mêmes, donc qu’il faut les traiter mondialement. Et il déplore que les pêches soient gérées comme un produit agricole qu’on pourrait maîtriser. En fait, on ne maîtrise rien. »

Pauly vit toujours à Vancouver. Son fils, Ilya, 31 ans, « essaye de produire de la musique à Montréal ». Sa fille, Angela, 26 ans, travaille dans les relations publiques pour des ONG, à Washington. Sa femme américaine, Sandra, est enseignante. Et lui est déjà reparti vers l’Allemagne, écrire un livre, avec toujours le même objectif : faire bouger les gouvernements.

MICHEL HENRY

(1) Auteur de Une mer sans poissons, avec Yves Miserey (Calmann-Lévy).

DANIEL PAULY EN NEUF DATES
1946. Naissance à Paris.
1969. Obtient l’Abitur (bac) en Allemagne.
1974. Maîtrise à Kiel (Allemagne).
1975. Travaille en Indonésie.
1979. Doctorat en biologie marine. Travaille à l’ICLARM à Manille (Philippines).
1994. Rejoint le Centre des pêches à Vancouver (Canada), dont il sera le directeur, de 2003 à 2008.
1999. Lance un nouveau projet : www.seaaroundus.org
2005. Reçoit le prix Cosmos, sorte de Nobel de l’écologie.
2009. Passe trois mois en France.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *