A propos du Livre vert sur la pêche : quel choix de développement compatible avec la « valeur » de notre environnement ?

Entre rareté et convoitise, ressource marine et zones de pêche prennent de la valeur, c’est indéniable ! Le Président français accorde une valeur environnementale telle aux espèces de grands fonds qu’il en raye la capture d’un trait de plume, avant toute autre analyse économique, sociale et environnementale. Une mesure aussi lapidaire serait plutôt signe d’une valeur « médiatique » suite à une campagne bien menée… Il n’empêche, l’Union Européenne envisage de monnayer des quotas individuels de ressource aux pêcheurs. Un « pourcentage » des zones marines devrait être gelé en aire marine protégée. Et l’on voit pointer des études sur l’évaluation du patrimoine maritime.

Rien à redire à cette valorisation mais à la question corrélative – curieusement absente du Livre Vert et du Grenelle de la mer – de notre choix de développement :

– Faut-il poursuivre la concentration du secteur et favoriser de grandes entreprises dont la logique financière et productive est fondée sur la mobilité (des capitaux, des facteurs de production, des marché…) avec les
conséquences de mondialisation, délocalisation et surcapacité des flottilles que nous connaissons ?

– Faut-il privilégier systématiquement des communautés pléthoriques de pêcheurs pour le poids économique et social qu’elles représentent dans leurs pays ?

– Ou faut-il construire des espaces régionaux spécialisés dans l’Europe,
au sein desquels les pêcheurs jouent des rôles spécifiques : partenaires d’une spécialisation touristique et résidentielle sur nos côtes méditerranéennes, acteurs d’un secteur économique diversifié de dimension régionale sur les côtes bretonnes… ?

Si la troisième solution paraît la plus avantageuse pour la collectivité sur les plans économiques, sociaux et environnementaux, ce n’est pas forcément la solution proposée par l’Union Européenne qui semble vouloir prolonger une politique productiviste en scindant pêche industrielle et pêche artisanale. Ce faisant, elle réaffirme un secteur industriel en lui allouant une part de la ressource par le jeu des quotas individuels transférables. Peut-on réellement poursuivre une politique productiviste avec des pêcheries industrielles ? Qui en sera bénéficiaires ? Est-ce de grands groupes financiers ? Qui prélève quelle part des ressources et qui monopolise quels espaces ? Avec quel impact sur les chaînes alimentaires et sur les ressources et zones dédiées aux autres acteurs : pêcheurs artisans, pêcheurs de loisirs, conchyliculteurs… Et si par exemple l’on affirme une distinction zonale entre le « large » dédié aux pêcheries industrielles et le « littoral » dédié notamment aux pêcheurs artisans, s’agit-il de stocks distincts, ou des mêmes stocks ? Dans ce dernier cas, comment apprécier leur impact respectif ? Au niveau planctonique, la ressource présente au large dépend étroitement des gestions littorales effectuées notamment par les pêcheurs artisans. Quel retour des pêcheries industrielles sur la gestion artisanale ? Finalement n’est-il pas temps de raccorder nos structures de pêche aux terres qui les enfantent et les nourrissent ?

Un nouveau statut pour les pêcheurs et de nouveaux modes de gestion des pêches

Ce raisonnement par territoire ou par région implique qu’il n’y ait pas de critères universels pour définir, à l’échelle européenne, a fortiori mondiale, pêche industrielle et pêche artisanale, ou encore pour différencier les « bonnes » des mauvaises techniques, les « bonnes » espèces cibles des espèces à protéger… Chaque région allie territoire terrestre et maritime et affirme sa propre spécialisation, le rôle des agents de la pêche dans cette spécialisation, les conditions de maintien et d’évolution des communautés de pêcheurs et la cohérence sectorielle régionale (infrastructures, réseaux commerciaux, répartition spatiale et temporelle de l’effort de pêche…). Dans chacun des cas, les techniques sont appréciées, certes en fonction de leur impact sur l’environnement, mais également en fonction de tous ces critères.

Ressources marines et zones de pêche : des objets de valeur

En 5 décennies, la viision de la ressource marine et des zones telle qu’elle transparait des mesures d’administration des pêches et de l’environnement a très fortement évolué. D’objets d’exploitation pour des communautés pérennes de pêcheurs, ces ressources et ces zones sont devenues, pour les Etats, des sources de richesse à conquérir, par des pêches intensives, dans une dynamique productiviste. Mais aujourd’hui, cet élan est freiné par des contraintes environnementales et une compétition tout azimut. La ressource marine et les biotopes marins deviennent d’un côté des objets de richesse pour différents secteurs (tourisme, loisirs nautiques…), et d’un autre côté, des composantes de notre patrimoine environnemental à préserver, soit in fine des objets de valeur et donc susceptibles d’être évalués, voire monnayés et transmis (cf. notamment les licences et quotas de pêche monnayables, officiellement cessibles ou non, ou encore les accords de pêche entre Etats).

Le changement de statut des pêcheurs

Dans un premier temps, les mesures réglementaires visaient à préserver l’exploitation des communautés de pêcheurs. Vint le temps de la modernisation des pêcheries où les plus entreprenants étaient soutenus dans leurs investissements pour « produire plus à moindres coûts ». Aujourd’hui, le pêcheur est en passe de devenir « agent d’exploitation naturelle, responsable de son « empreinte écologique » et si possible « partenaire de la gestion de la ressource et des territoires ».

Un grand virage que bon nombre de nos communautés de pêcheurs amorcent avec détermination : un peu partout en France, les pêcheurs s’impliquent dans la création ou la gestion des Aires Marines Protégées, la mise en place des sites Natura 2000 en mer, l’amélioration de la sélectivité des engins, l’observation des changements dans les écosystèmes, la protection des territoires de pêche (pollutions, risques de comblement des étangs, circulation de l’eau dans les étangs, amenée d’eau douce dans les anses, gestion des mouillages, conciliation des usages maritimes…)

Quel choix de développement pour l’Europe ?

Mais pour être pleinement abordé, ce virage nécessite que l’on se pose la question de notre choix de développement, une question que ne semble pas aborder le Livre Vert pour la révision de la Politique Commune des Pêches (PCP).

En scindant pêche industrielle et pêche artisanale, c’est-à-dire en réaffirmant un secteur industriel et en lui allouant une part de la ressource par le jeu des quotas individuels transférables, la PCP pourrait vouloir prolonger une politique productiviste qui s’avère de plus en plus risquée aux niveaux environnemental, économique et social. Plus précisément peut-on poursuivre une politique productiviste avec des pêcheries industrielles ? Qui en sont les bénéficiaires ? Est-ce de grands groupes financiers ? Qui prélève quelle part des ressources et qui monopolise quels espaces ? Avec quel impact sur les chaînes alimentaires et sur les ressources et zones dédiées aux autres acteurs : pêcheurs artisans, pêcheurs de loisirs, conchyliculteurs… Si par exemple l’on affirme une distinction zonale entre le « large » dédié aux pêcheries industrielles et le « littoral » dédié notamment aux pêcheurs artisans, s’agit-il de stocks distincts, ou des mêmes stocks ? Et dans ce dernier cas, comment apprécier leur impact respectif ? Au niveau planctonique, c’est la terre qui nourrit la mer, ce qui signifie que la ressource présente au large dépend étroitement des gestions littorales effectuées notamment par les pêcheurs artisans. Quel retour des pêcheries industrielles sur la gestion artisanale ? N’est-il pas temps de raccorder nos structures de pêche aux terres qui les enfantent et les nourrissent ?

Un développement « territorialisé » au sein de l’Europe et ses implications

Plutôt que de promouvoir la concentration du secteur et de favoriser de grandes entreprises (firmes multinationales…) dont la logique financière et productive est fondée sur la mobilité (des capitaux, celle des facteurs de production, des marché…) avec les conséquences de « mondialisation » et de délocalisation que nous connaissons, plutôt que de privilégier systématiquement des communautés pléthoriques de pêcheurs pour le poids économique et social qu’elles représentent dans leurs pays, une autre forme de développement s’offre à nous, avec des bénéfices collectifs bien supérieurs. Il s’agit en l’occurrence de construire des spécialisations multisectorielles régionales au sein du marché européen, soit encore de raisonner en termes de territoires (régions ou association de régions). Les acteurs de la pêche ne sont plus évalués par leur chiffre d’affaire ou leur nombre mais à partir de leur contribution à la spécialisation régionale.

Si la troisième voie paraît la plus efficace économiquement et la plus efficiente socialement, comment faire évoluer notre structure productive halieutique conformément à cette dynamique ?

La première question qui s’impose est d’apprécier l’espace économique, social, culturel, environnemental et financier dans lequel les communautés de pêcheurs s’insèrent, et ce à l’échelle de l’Europe : est-ce l’entité régionale administrative, ou un groupement régional ? Quelle est sa spécialisation ? Quelles sont ses relations avec les autres espaces européens ? A première vue, si le littoral méditerranéen est fortement spécialisé dans des fonctions résidentielles et touristiques, le littoral atlantique, que ce soit en Bretagne ou en Gallice, affirme une forte vocation halieutique.

Partout, les pêcheurs doivent devenir des « agents d’exploitation naturelle » conscients de leur empreinte écologique et partenaires des gestions halieutiques et environnementales. D’un côté, les pêcheurs méditerranéens devront montrer comment ils s’insèrent dans la spécialisation de leur littoral . De l’autre, les pêcheurs atlantiques devront construire une structure productive cohérente à l’échelle de la région, et compatible avec les nouvelles donnes environnementales.

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