Réforme de la Politique Commune des Pêches : quel choix de développement ?

1°) Ressources marines et zones de pêche acquièrent une « valeur »

Raréfiées, convoitées pour de multiples usages actuels ou à-venir, ressources marines et zones de pêche changent de statut et prennent de la « valeur ». Les récifs coralliens et zones littorales sont « Ã©valués », les stocks de ressource marine sont en voie d’être monnayés par le jeu de quotas individuels transmissibles, et d’accords de pêche, les zones marines à « geler » en aires marines protégées donnent lieu à des calculs de proportionnalité…

Il y a tout juste 50 ans, ces composantes naturelles étaient dédiées aux communautés de pêcheurs qui en vivaient; elles devinrent ensuite des facteurs de production à disposition des unités les plus modernes dans une logique productiviste. Maintenant qu’elles inaugurent un statut qui dépasse les communautés de pêcheurs qui ont résisté, et un secteur de production devenu très capitalistique selon les régions ou les ports, se pose la question de la mise en place d’une nouvelle politique des pêches et de l’orientation à prendre pour nos structures de production, soit encore la question de notre choix de développement.

2°) Quel choix de développement

– Doit-on conserver les segments industriels qui résultent de la dernière période et leur allouer une part de la valeur « ressources et zones de pêche » (par quota individuel transférable, accords de pêche entre pays et autres…) ?

– Doit-on privilégier certaines communautés pléthoriques de pêcheurs pour leur poids économique et social qu’elles représentent dans leurs régions, en leur réservant prioritairement des ressources et des zones de pêche déterminées ?

– Doit-on construire des spécialisations multisectorielles régionales au sein d’un marché européen, en examinant la contribution des acteurs de la pêche à ces spécialisations ?

3°) Un développement « territorialisé » au sein de l’Europe et ses implications

Si la troisième voie paraît la plus avantageuse pour la collectivité sur les plans économiques, sociaux et environnementaux, comment faire évoluer notre structure productive halieutique conformément à cette dynamique ?

– La première question qui s’impose est d’ apprécier l’espace économique , social, culturel, environnemental et financier dans lequel les communautés de pêcheurs s’insèrent, et ce à l’échelle de l’Europe : est-ce l’entité régionale administrative, ou un groupement régional ? Quelle est sa spécialisation ? Quelles sont ses relations avec les autres espaces européens ? A première vue, si le littoral méditerranéen est fortement spécialisé dans des fonctions résidentielles et touristiques, le littoral atlantique, que ce soit en Bretagne ou en Galice, affirme une forte vocation halieutique.

– Partout, les pêcheurs doivent devenir des « agents d’exploitation naturelle » conscients de leur empreinte écologique et partenaires des gestions halieutiques et environnementales. D’un côté, les pêcheurs méditerranéens devront montrer comment ils s’insèrent dans la spécialisation de leur littoral . De l’autre, les pêcheurs atlantiques devront construire une structure productive cohérente à l’échelle de la région, et compatible avec les nouvelles donnes environnementales.

– Ce raisonnement par territoire ou par région implique qu’il n’y ait pas de critères « universels » pour définir, à l’échelle européenne, a fortiori mondiale, pêche industrielle et pêche artisanale, ou encore pour différencier les « bonnes » des mauvaises techniques, les « bonnes » espèces cibles des espèces à protéger… Chaque région allie territoire terrestre et maritime et affirme sa propre spécialisation, le rôle des agents de la pêche dans cette spécialisation, les conditions de maintien et d’évolution des communautés de pêcheurs et la cohérence sectorielle régionale (infrastructures, réseaux commerciaux, répartition spatiale et temporelle de l’effort de pêche…). Dans chacun des cas, les techniques sont appréciées, certes en fonction de leur impact sur l’environnement, mais également en fonction de tous ces critères.

4°) Les conséquences d’un autre choix

Ne pas entamer une telle démarche risque d’être préjudiciable aux communautés artisanales de pêcheurs mais également à la collectivité dans son ensemble car ces artisans jouent un rôle important dans la gestion environnementale et ils ont tous les atouts pour s’adapter aux contraintes environnementales, bref d’être « durables » selon le terme consacré.

Avec le Livre vert, la Politique Commune des Pêches semble vouloir prolonger une politique productiviste qui s’avère de plus en plus risquée dans notre environnement, notamment en scindant pêche industrielle et pêche artisanale, c’est-à-dire en réaffirmant un secteur industriel et en lui allouant une part de la ressource par le jeu des quotas individuels transférables et des accords de pêche.

Sur le plan environnemental, économique et social se posent diverses questions : Peut-on poursuivre une politique productiviste avec des pêcheries industrielles ? Qui sont les bénéficiaires ? De grands groupes financiers ? Qui prélève quelle part des ressources et qui monopolise quels espaces ? Avec quel impact sur les chaînes alimentaires et sur les ressources et zones dédiées aux autres acteurs (pêcheurs artisans, pêcheurs de loisirs, conchyliculteurs…). Si par exemple l’on affirme une distinction zonale entre le « large » dédié aux pêcheries industrielles et le « littoral » dédié notamment aux pêcheurs artisans, s’agit-il de stocks distincts, ou des mêmes stocks ? Et dans ce dernier cas, comment apprécier leur impact respectif ? Au niveau planctonique, la ressource présente au large dépend étroitement des gestions littorales effectuées notamment par les pêcheurs artisans. Quel retour des pêcheries industrielles sur la gestion artisanale ? N’est-il pas temps de raccorder nos structures de pêche aux terres qui les enfantent et les nourrissent ?

Par contre, dans un raisonnement « régionalisé », il est concevable d’avoir des flottilles de pêche diversifiées avec des unités intensives (voire même industrielles bien que ces dernières soient peu « territorialisées » justement) qui vont assurer la cohérence régionale, par la part des apports sur les marchés, par la rentabilisation des infrastructures… Bien entendu, l’impact écologique de ces unités sera évalué et, si nécessaire, amélioré au cours du temps.

5°) L’ouverture d’un grand chantier

– Evidemment c’est un grand chantier qui s’ouvre avec cette nouvelle dynamique territoriale car il s’agit bien de réinterpréter l’espace régional en fonction de sa productivité planctonique, biologique et des moyens de l’améliorer, en fonction aussi de la contribution des pêcheurs à ce nouvel espace, de leurs rapports avec les autres acteurs, et des moyens de concilier usages et environnement.

– C’est ouvrir un nouveau mode réglementaire . Par exemple, l’on peut accepter localement des techniques jugées « sensibles », comme les filets dérivants ou de petits arts trainants exercés sur les herbiers de posidonie, si l’on peut démontrer que ces usages sont supportables pour l’environnement (herbiers ou mammifères marins) et qu’ils participent fortement à la cohérence de certaines pêcheries méditerranéennes en termes de marchés (qualité d’apports spécifiques, approvisionnement d’un marché de gros) ou d’effort de pêche (répartition spatiale et temporelle : pêche au large en été, allègement de l’effort de pêche sur les espèces littorales…).

– C’est considérer le littoral et le rôle des pêcheurs sous un nouveau jour . Par exemple, mesurer la productivité planctonique et biologique de certaines baies, évaluer la productivité d’une complémentarité multisectorielle (paludier – conchyliculteur – pêcheur côtier), examiner précisément comment les prud’hommes palavasiens contribuent à la spécialisation régionale en préservant leurs étangs des projets de comblement et de construction, et en cherchant à restaurer la circulation d’eau entre les bassins, évaluer l’apport des conchyliculteurs de Port St Louis du Rhône qui en rétablissant l’arrivée d’eau douce dans l’Anse de Carteau ont ramené la vie dans cette zone, ou encore celui de la Prud’homie de St Raphaël qui a choisi de « geler » une partie de son territoire de pêche, par la création d’un cantonnement interdit à toute pêche professionnelle et de loisirs, pour préserver une zone de frayère et enrichir la baie… A y regarder de près, pas une baie, pas un port où les pêcheurs artisans n’ont joué un rôle évident pour préserver leur territoire de pêche, au bénéfice de la collectivité.

6°) Les formes du renoncement

Ne pas se lancer dans cette démarche, c’est continuer à arbitrer les lobbies sectoriels au gré des réussites médiatiques et des jeux politiques : interdire globalement les filets dérivants pour sauver Flipper le dauphin, arrêter les petits engins traînants quels qu’ils soient sur les herbiers au risque de condamner des métiers compatibles avec leur environnement, de provoquer le report de la capture sur des espèces et des zones déjà fragilisées, à terme de condamner les communautés de pêcheurs artisans dont l’apport dans la spécialisation régionale et dans la gestion littorale et environnementale est important. Plus récemment, c’est accorder un poids à une proportion de l’espace maritime à geler en aire marine protégée, indépendamment de tout raisonnement économique et social. C’est encore interdire la capture d’espèces des grands fonds avant même d’avoir évalué les flottilles concernées et leur rôle dans les espaces régionaux. Ce que résume simplement un pêcheur artisan méditerranéen « Espèce après espèce, ils vont nous tordre ». L’on pourrait ajouter métier après métier, zone après zone. En somme, celui qui crie le mieux auprès des sondages est entendu. L’on peut espérer une vision plus engageante des citoyens et de leur rôle dans l’Europe de demain…

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Pour en savoir plus sur l’évaluation des écosystèmes marins :
The value of the world’s ecosystem services and natural capital

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