Logique industrielle – logique artisanale : quelle différenciation ?

Photo Robert Vialle
Au mois d’août à Marseille, accrochage entre les armateurs des thoniers méditerranéens et Greenpeace qui dénonce le non-respect des quotas de thon rouge. Quelle différence demandent certains lecteurs entre ces thoniers et les thonailleurs, ces petits métiers du large évoqués dans L’encre de mer n°2 ? La même différence qu’entre les « grands métiers » qui relèvent d’une logique industrielle et les « petits métiers » qui relèvent d’une logique artisanale.

Souvent, pour le profane, cette différence est mal perçue. Elle est pourtant manifeste tant au niveau du rapport au produit et à la ressource que du rapport au travail et au tissu social… Nous sommes en fait dans deux mondes différents, portant des approches différentes du territoire et du métier de pêcheur. Faisons un tour rapide de ces différences avant d’en déduire les politiques possibles. :

* L’offre de produits : les patrons des grands métiers choisissent, conservent et trient leurs produits en fonction des gammes existantes , en un temps donné, sur les différents marchés de gros (poissons blancs divers destinées à la consommation humaine, différentes catégories de thons, sardines ou anchois destinées, en fonction de la qualité et de la taille, à la consommation humaine, en frais ou en conserve, ou à la consommation animale…). Ceux des petits métiers s’adaptent en permanence à des produits spécifiques destinés à satisfaire des demandes particulières, comme les merlus « matures et noyés » des fileyeurs qui constituent des produits de base des poissonneries, les apports « divers et d’extrême fraîcheur » vendus au jour le jour sur le quai (souvent des produits de luxe pour une clientèle locale), les anguilles vertes vivantes destinées à des entreprises d’élevage… Les premiers traitent un produit indépendamment de son origine quand les autres s’attachent à ses débouchés spécifiques.

Photo Alain Ponchon
* L’exploitation technique de la ressource : par leurs procédés techniques de repérage, de captation (par encerclement pour les sennes, de filtration pour le chalutage) et de sélection, les entrepreneurs des grands métiers considèrent les poissons comme des quantités d’objets quelconques, présents à un moment donné dans la mer (tels stocks de thons rouges…).

Ceux des petits métiers adaptent en permanence leurs techniques de repérage, de piégeage (filets, palangres, casiers, lignes, petits engins traînants ou encerclants…) et de sélection de poissons aux comportements
spécifiques : déplacements de merlus au large du plateau continental, faibles migrations littorales d’espèces diversifiées, migrations cycliques des anguilles entre la mer et les étangs. Il s’agit donc pour eux de s’adapter techniquement aux écosystèmes qui produisent ces comportements et non d’en faire abstraction.

* L’exploitation des zones : l’indifférence des grands métiers aux caractéristiques propres aux produits se retrouve dans leur rapport à l’ espace de pêche. Ne présentent d’intérêt que des caractéristiques générales de l’espace : quantité de poissons à extraire, fonds ou hauteurs d’eau accessibles au chalutage ou aux sennes…

Par contre, les patrons des petits métiers modulent constamment la durée d’occupation et les engins de pêche en fonction des spécificités des terroirs maritimes tels que les zones de passage du merlu au large du plateau, les zones littorales d’habitats ou de chasse… La conception, la configuration, les dimensions des engins, le mode et la durée de calage, le balisage dépendent des caractéristiques et de la fiabilité de ces terroirs.

Photo Alain Ponchon
* Commercialisation et acheteurs : les exploitants des grands métiers écoulent les poissons auprès de réseaux étendus, par le biais de structures commerciales (criée, halle à marée, organisation de producteurs, entreprise de mareyage) qui concentrent diverses catégories d’acheteurs. A l’inverse, ceux des petits métiers prêtent une attention constante aux exigences d’une clientèle que ce soit par leur engagement auprès d’un mareyeur spécialisé, d’un écailleur ou d’un poissonnier, ou par une vente directe auprès d’une clientèle locale.

* Travail et équipage : en matière d’emploi, les grands métiers sont guidés par les nécessités d’un travail assez mécanisé et hiérarchisé. Sont requises des compétences bien définies et délimitées. Pour les petits métiers, le tableau diffère vraiment. Domine un savoir-faire spécifique , inscrit dans l’histoire d’un territoire, avec des relations familiales et personnelles. On est loin des rapports salariaux classiques.

* Mobilisation professionnelle : il n’est guère étonnant d’observer parallèlement que, dans les grands métiers, la représentation des intérêts économiques du secteur incombe à des spécialistes entourés d’une équipe performante. Pour les petits métiers, l’on est en présence d’une organisation inscrite dans l’histoire et très soucieuse des intérêts du territoire dans lequel elle s’inscrit : répartition des zones et périodes par métier…

Photo Alain Ponchon

Ces comportements différents face aux produits et aux hommes se révèlent également dans la gestion économique. Osons pénétrer cette matière plus ésotérique !

* Valorisation et résultat des ventes :

S’adressant à un très large marché (même mondial !), les exploitants des grands métiers se fondent sur des « prix concurrentiels », c’est-à-dire que les exploitants sont individuellement dans l’incapacité de les modifier. Il en résulte qu’ils ne peuvent augmenter leur profit qu’en augmentant les quantités pêchées et débarquées. Il n’en va pas de même pour les petits métiers. Les relations privilégiées qu’ils entretiennent avec le territoire et le produit font qu’ils peuvent négocier leurs prix en fonction des besoins de la clientèle et du maintien de relations commerciales. La quantité pêchée n’est pas pour eux une contrainte absolue.

Photo Philippe Joachim
* Rentabilisation de l’exploitation : tenus de s’équiper en matériel pour pêcher le plus possible, les grands métiers ont une gestion dominée par les coûts fixes de ces équipements. Une fois acquis, il faut les rentabiliser, augmenter la « productivité » de l’équipage… et parer à la concurrence en adoptant la dernière technologie la plus performante, donc augmenter à nouveau les coûts fixes, etc. Les petits métiers s’appuient sur le savoir-faire de l’équipage. Du coup, leurs frais sont dominés par le salaire, soit un coût variable . Le progrès n’est pas absent mais il est surtout fondé sur l’amélioration de la pratique des pêcheurs, leurs modes de capture…

* Rentabilisation des capitaux : une part non négligeable des coûts des grands métiers ne sont pas directement liés aux opérations de capture (assurance, frais financiers…), ce qui pousse les exploitants à maximiser les temps de sortie en mer, disposer d’une représentation professionnelle très au fait des gains financiers possibles. A-contrario, les patrons des petits métiers adaptent leur temps de sortie aux gains attendus et s’impliquent dans l’organisation territoriale de la pêche afin de rentabiliser au mieux les opportunités de sortie en mer…

Ainsi, la logique « dé-territorialisée » des grands métiers met en Å“uvre des composantes productives (produit, ressource, espace, acheteurs, travailleurs…) sans grande considération de leurs liens éventuels avec des territoires. Domine le prisme de la « quantité » : c’est elle qui est rentable et qui dirige les transformations de ce type de pêche. Elle s’oppose de façon frontale à toute politique de « quotas ».

La logique « territorialisée » des petits métiers se construit sur la base du lien entre les composantes productives et leurs territoires. Axée sur la « durée » cette logique productive cherche à s’adapter au mieux aux comportements des composantes. Disons que la quantité cède le pas à « des qualités spécifiques »

A une autre échelle, on retrouve cette question de territoire dans le financement de l’activité selon que l’armement, de par sa structure, est inféodé au secteur de la pêche ou non : là où une société d’armement industriel recourt à différents investisseurs rémunérés sur la base de leurs placements, le pêcheur artisan doit compter sur son apport personnel, complété de prêts bancaires quand il peut justifier de ses qualités professionnelles.

Le premier doit être compétitif sur le marché des capitaux, le deuxième cherche à rentabiliser son entreprise de pêche dans la durée, en thésaurisant les excédents de gains et en investissant au fur et à mesure des bénéfices.

Tu peux le dire que la petite pêche n’a rien à voir avec ce qui s’est passé à Marseille…

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En complément de cet article :

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Méthodologie : le langage des signes

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