Les pêcheurs ont désormais un prédateur, l’écologie

Face à l’audience croissante des mouvements écologistes qui militent pour l’arrêt de certaines pêches, les pêcheurs sont de plus en plus sur la défensive. Trouver un terrain d’entente entre les deux prendra du temps.

Au nom de la protection des espèces ou des écosystèmes, un certain nombre de pêcheries sont sur la sellette. C’est le cas, en Europe, pour le thon rouge, pour certaines espèces de raies et de requins, l’anguille et donc son précieux alevin la civelle, et pour les poissons de grands fonds. Des mouvements environnementalistes comme Greenpeace, WWF, Oceana, Robin des Bois, la fondation Nicolas Hulot ou l’association Bloom militent pour l’arrêt de ces pêches.

Face à cela, les pêcheurs sont sur la défensive. Ils plaident la fragilité économique et sociale des flottilles et des ports, les efforts de gestion des pêches. Mais ils ont l’impression de ne plus être audibles.

« Actuellement, les attaques ciblent surtout les grands fonds. Demain, cela peut être d’autres pêcheries. Car c’est tout le chalutage qui est visé, par exemple lorsqu’on veut protéger les coraux d’eau froide. Le secteur est victime d’une attaque en règle qui peut lui être fatale , estime Jacques Pichon, directeur de l’organisation de producteurs Pêcheurs de Manche et d’Atlantique. Pour des raisons de communication et de marketing politique, on peut maintenant rayer du jour au lendemain une flottille de la carte. »

« Un enjeu de société »

L’interdiction, en 2002, du filet maillant-dérivant, qui était utilisé pour la capture du thon germon et du thon rouge et était accusé -à tort -de capturer de grandes quantités de dauphins, est dans toutes les mémoires. La décision fut prise par l’Europe à la suite d’une campagne médiatique de Greenpeace. « Ce qui est nouveau , explique Sébastien Chauvet, secrétaire du comité local des pêches de l’île d’Yeu, dont la flottille a été malmenée par cette interdiction, c’est que la pêche est devenue un enjeu de société. Les organisations environnementalistes sont en train de devenir des acteurs incontournables dans ce domaine. Elles ont désormais voix au chapitre au sein même des institutions. »

« Notre audience a changé parce que la place des questions environnementales n’est plus la même dans la société , répond François Chartier, chargé de campagne « océans » à Greenpeace France. Cela représente pour nous une opportunité politique. Mais cela a du sens car l’organisation est capable d’apporter une vraie expertise sur les questions environnementales. »

L’Europe a, la première, ouvert la porte aux environnementalistes en leur octroyant, en 2004, une représentation au sein des conseils consultatifs régionaux, qui participent à la gestion des pêcheries. En France, les ONG ont commencé à participer, en 2009, au Grenelle de l’environnement et à celui de la mer, puis aux Assises de la pêche, destinées à préparer la contribution française à la réforme de la politique européenne de la pêche.

« Le débat environnemental touche tous les champs d’activité et la “gouvernance à cinq” -Etat, syndicats, employeurs, élus et société civile -devient une réalité » , constate Denez L’Hostis, de France Nature Environnement. « Mais, s’interroge Sébastien Chauvet, peut-on réduire la société civile aux seules ONG environnementalistes et les laisser se livrer à une surenchère sur le dos des pêcheurs ? » Ces derniers vivent d’autant plus mal cette irruption dans les institutions de la pêche que les ONG, en parallèle, ne réduisent pas leur lobbying sans concession auprès des politiques et du grand public. Certains représentants de la pêche dénoncent, pour cette raison, leur manque de loyauté ou une attitude peu démocratique.

« De nouveaux acteurs »

« Nous ne voulons pas perdre notre rôle d’aiguillon , explique François Chartier. Pouvoir faire évoluer une situation par le rapport de force peut être nécessaire lorsqu’il y a urgence. Comme pour le thon rouge. » « Les modes de régulation, les tutelles et les institutions traditionnelles de la pêche s’effondrent , note pour sa part un responsable de la filière pêche. Ce sont de nouveaux acteurs qui émergent au détriment des organes détenant une légitimité politique et élective. Ces deux éléments dessinent en creux la pêche de demain. » « Les structures de la pêche ont-elles plus de légitimité pour représenter les pêcheurs ? , s’interroge Denez L’Hostis. Les pêcheurs croient connaître l’environnement parce qu’ils sont en mer. Mais cela se limite souvent à leur cadre de travail. La dimension environnementale a longtemps été ignorée. Aujourd’hui, le balancier est parti dans l’autre sens. Cela dit, il y a des terrains d’entente à trouver entre pêcheurs et environnementalistes. Cela va prendre du temps, mais c’est la seule solution. »
PHILIPPE URVOIS

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