Les agriculteurs ont perdu leurs repères

On produit trop et mal. Mais le bon sens paysan n’est pas mort, et les Français pensent qu’une agriculture de qualité et respectueuse de l’environnement est possible. Marc Dufumier, agronome, explique..

Plus de 20 % des quelque 600 000 exploitants agricoles encore en activité – ils étaient 1 600 000 en 1970 – peuvent être assimilés à des travailleurs pauvres. Surendettés, lancés dans une course insensée au machinisme et à l’agrandissement, ils sont impuissants à remettre en cause le modèle hyperproductiviste qui leur a été imposé…

On accuse les agriculteurs au lieu d’incriminer le système qui les a poussés à spécialiser exagérément leur agriculture et à la standardiser. Les agriculteurs disent : on a fait ce que les clients nous demandaient ; et les clients répondent : ce n’est pas ce qu’on a demandé. Cela vient du fait qu’entre eux, deux intermédiaires dominants, l’agro-industrie et la grande distribution, ont imposé des produits standards…
Dès le départ, ces agro-industriels ont voulu livrer au consommateur un produit au moindre prix et standardiser les processus. Ils ont été bien aidés par les compagnies semencières et la recherche génétique, même publique…

… Les agriculteurs sélectionnaient des variétés adaptées à leur terroir, les terroirs doivent désormais s’adapter à un faible nombre de variétés. Les agriculteurs n’ont plus à leur disposition que très peu de variétés végétales et un nombre décroissant de races animales….

Lorsqu’on investit de grosses sommes dans l’agro-industrie ou la recherche génétique, il faut que cela rapporte autant que dans l’immobilier ou dans la banque. Le capital évite d’ailleurs de s’investir dans le processus de production lui-même et laisse ce risque aux agriculteurs, stigmatisés alors qu’ils n’ont fait que répondre au cahier des charges de l’industrie…

Des agriculteurs très attachés à leur terroir ont perdu leurs repères, précisément parce que la grande distribution n’a pas su prendre en compte les agricultures régionales. Les agriculteurs sont atteints dans leur dignité car leurs revenus reposent de plus en plus sur des aides et non sur le prix de leurs produits. Plutôt que de comprendre qu’il leur faudrait se battre pour des produits de qualité régionale, affronter collectivement les compagnies semencières et la grande distribution, ils pensent qu’ils ont perdu le combat et règlent leur compte, par un vote injuste aux régionales…

… quand on est incité, par des prix garantis, à faire des céréales, du sucre, du lait et de la viande, il devient dissuasif de faire autre chose, c’est-à-dire des protéines végétales pour l’alimentation animale – le soja, la luzerne… – et pour les humains – pois chiches, haricots, fèves. Les agriculteurs ont abandonné ces productions que nous importons pour les trois quarts…

Avec quelles conséquences ?
Une vraie perturbation des cycles de l’azote, gaz le plus répandu dans l’atmosphère, qui permet la croissance des plantes. Pour le bétail, nous ne cultivons presque plus de luzerne, de trèfle, de lotier, de sainfoin, c’est-à-dire des protéines végétales riches en azote. A la place, nous importons des protéines de soja, donc de l’azote qui vient du Brésil. Et pour nos cultures, quand il s’agit d’apporter de l’azote aux céréales et aux betteraves, on le fait avec des engrais azotés de synthèse, coûteux en énergie fossile importée sous forme de gaz naturel russe et norvégien. Pour compléter le tableau, à cause de ces prix garantis, « rémunérateurs, incitatifs et stables », nous sommes devenus exportateurs de céréales, que nous bradons aux pays du Sud….

Il faut commencer par recombiner agriculture et élevage. C’est difficile parce que les agriculteurs se sont endettés dans la course aux machines, puis dans l’agrandissement des exploitations pour amortir ce matériel… Cette spécialisation excessive fait qu’en Bretagne, où il y a une surconcentration animale, les animaux mangent un soja azoté importé du Brésil et, comme ces animaux ne reposent plus sur des pailles – les pailles sont dans le Bassin parisien, où on cultive les céréales -, qu’on ne fabrique plus de fumier mais du lisier, l’urine et les excréments percolent jusqu’aux nappes phréatiques, l’azote se transforme en nitrates, on dépasse les normes européennes, les eaux sont imbuvables, le littoral est pollué, un cheval meurt sur une plage…

Et dans le Bassin parisien, terre de céréales ?
Plus d’élevage, donc plus de fumier non plus, les céréales manquent d’azote et on a recours aux engrais azotés de synthèse…

Que va-t-il se passer en 2013, lors de la renégociation de la PAC ?
Si la France ne fait pas de propositions novatrices, on court à la catastrophe ! Nos partenaires européens veulent qu’on baisse l’aide aux agriculteurs pour engager des politiques industrielles. A cela s’ajoutent les pressions internationales pour qu’on libéralise les échanges agricoles.

Aujourd’hui, il faut revoir la copie : pour que les contribuables acceptent de continuer à financer nos agriculteurs, ces derniers vont devoir produire un environnement sain et beau et des aliments de bonne qualité.

Quels sont les moyens d’y parvenir ?
En généralisant les appellations d’origine protégées, avec une certification, comme pour le bio. Les agriculteurs seraient rémunérés non plus par des aides directes mais par des prix garantis, parce que le consommateur accepterait d’acheter plus cher ces produits…

… les couches modestes, celles qui fréquentent quotidiennement les cantines d’entreprises et scolaires, doivent y trouver au même prix une alimentation de qualité. Pour cela, la restauration collective établira des contrats avec les agriculteurs certifiés, et payera plus cher les produits, grâce aux subventions de la PAC. C’est cela qu’il faut renégocier : un transfert massif des subventions européennes vers l’agriculture de qualité. Une partie de ces subventions pourrait aussi rémunérer des contrats que les collectivités locales passeraient avec les agriculteurs pour le maintien du bocage, d’un environnement diversifié, afin de permettre notamment la survie des abeilles, donc la fécondation des fruitiers avec moins de pesticides et d’insecticides. Au final, on ne parlerait plus de subventions, de mendicité, mais de gens droits dans leurs bottes jouant un rôle de service public…

Les vrais avantages comparatifs de l’agriculture française, ce sont les produits à haute valeur ajoutée : les deux tiers de notre excédent de balance commerciale agricole proviennent des vins et fromages d’appellation d’origine protégée. C’est dans cette direction qu’il faut aller, et nous devons arrêter de faire du faire du tort aux pays du Sud avec nos exportations de céréales subventionnées…

Le sort de l’agriculture française se joue dans les négociations internationales, qui doivent absolument prendre en compte les rapports Nord-Sud, les questions environnementales, les mouvements migratoires. Avec Pascal Lamy et Dominique Strauss-Kahn, on a affaire à de brillants intellectuels, on a la chance qu’ils parlent français, mais il y a chez eux trop peu d’écoute à l’égard de ceux qui réfléchissent à l’agriculture de demain. Mais j’ai confiance dans le combat politique des résistants, des citoyens, des associations, des syndicats !

Le temps des grâces de Dominique Marchais

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