Une mobilisation citoyenne pour changer nos façons de produire et consommer

Extraits du débat : « Quel développement durable demain ? ». Festival « Les pieds sur Terre » organisé par la Ville de Millau, le 2 juillet 2010, avec José Bové (JB), député européen, Edouard Chevet, Guy Durand (GD), Maire de Millau, et Noël Mamère (NM), député maire de la ville de Bègles.

 Il faudrait 6 planètes pour vivre comme aux Etats-Unis

JB : Le développement durable, c’est la croissance qui continue à polluer et à détruire sans se poser la question de la fixitude de la planète. Pour l’agriculture aussi, on nous avait dit qu’il fallait produire plus, il y avait même l’agriculture raisonnée qui devait polluer moins pour polluer plus longtemps ! Nos moyens, avec une seule terre, sont limités. Et le modèle, dans lequel on est, n’est pas compatible avec l’ensemble des habitants de la planète. Il faudrait 6 planètes si tout le monde vivait comme aux Etats-Unis, et 4 en référence à la vie européenne. Est-on capable de multiplier les planètes ? Non. Si l’on rajoute la question climatique et les effets exponentiels d’un mode de développement industriel, on se rend compte qu’il faut changer radicalement de direction. Il faut « défaire le développement » pour reconstruire le monde, et sortir de cette logique de « la croissance pour la croissance ».

 Une croissance sociale, de bien-être

Si le moteur de développement, c’est l’homme, la femme, le respect de la nature, je peux faire confiance à une autre forme de croissance : croissance sociale, croissance de bien-être qui n’est pas forcément consumériste, on pourrait parler d’une alter-croissance.

 Bien nourrir enfants et personnes âgées

Terra Madre : détail de panneau où les participants inscrivaient le nom d’un aliment de leur pays.

NM : Avec l’agriculture industrielle et la mondialisation, la « bouffe » est devenue un outil, non pour nourrir mais pour empoisonner, avec des conséquences sanitaires et sociales. Ce que nous mangeons est une sorte de baromètre des dégâts occasionnés par la croissance ; il n’y a qu’à voir l’augmentation effrayante de l’obésité, surtout chez les enfants les plus pauvres qui sont malnutris. C’est pour cela que certains maires maintiennent en régie, sous la responsabilité publique, leur cuisine centrale. Nourrir des enfants ou des personnes âgées devient une question de service public… L’utilisation des pesticides tue les paysans, empoisonne les terres et contribue à déménager le territoire. Quelle est l’utilité sociale, économique, sanitaire d’aller pêcher des crevettes au Danemark et de les décortiquer au Maroc ? Quel est l’intérêt de vouloir manger des fraises et des tomates toute l’année ? Ca pèse très lourd en pétrodollars…

 La pression des lobbies

Même s’il y a un certain consensus contre les pesticides, cela n’avance pas. La télévision est suiviste, elle précède très rarement l’opinion. Il lui a fallu très longtemps pour découvrir les dégâts que pouvait procurer un certain style de vie.

Photo Terra Madre

JB : Beaucoup de politiques sont assujettis aux lobbies. Le Grenelle de l’Environnement recommandait de diviser les pesticides par 2 d’ici 2018. Un amendement d’un député de la majorité, suivi par le Parlement et le Sénat, a mentionné que pour réduire les pesticides, il fallait montrer que cela n’avait pas d’impact socio-économique ! On assiste à une remontée très forte des lobbies des grandes firmes agro-chimiques qui veulent implanter des OGM en Europe : réduire l’étude scientifique sur les OGM, amoindrir l’étude d’impact (écologie et santé), donner la liberté aux Etats. Certains Etats vont refuser mais, avec le marché ouvert, les OGM vont circuler et cela généralisera la contamination. Cela vient de la pression, sur la Commission et sur le Parlement européen, des firmes concernées (BASF, Bayer, Monsanto..) et des Etats qui abritent les firmes. Monsanto avait financé les campagnes des 2 candidats américains…

 La guerre des normes

– Les élus locaux essaient de se dépatouiller avec des législations et des normes hygiénistes très complexes qui les poussent à se reporter sur des privés. Ces normes « hygiénistes » ne sont jamais pédagogiques, architecturales, esthétiques… c’est toujours la traque du microbe qui est exagérée L’asepsie, portée à l’extrême, est contraire au développement du goût, à la gastronomie. Il faut le travail du législateur pour faciliter cela.

JB : La grande distribution et la transformation vivent largement aux crochets des paysans et des consommateurs : la part de la plus value qui revient aux agriculteurs est passée de 31%, en 1995, à 20% aujourd’hui. Dans le rapport que je viens de faire sur la chaîne alimentaire et qui a été voté à la quasi-unanimité par la commission agriculture, il est prévu de revoir le code d’accès pour la distribution de l’alimentation collective. Les appels d’offre doivent afficher clairement la proximité, la saisonnalité, le mode de production en tant qu’objectifs.

 Une loi anti-trust

JB : La libre concurrence est la religion européenne définie par le traité de Lisbonne, soit, mais il nous faudrait une loi anti-trust comme aux Etats-Unis. Sodexo est le 7ème employeur européen avec 370 000 salariés ; il gère non seulement l’alimentation pour les cantines, les écoles, les maisons de retraite mais aussi des services dans le secteur public (nettoyage dans les hôpitaux, désinfection des outils…). Ça devient une tentacule et cela n’a plus rien à voir avec des marchés libres.

 Agir pour la protection des biens communs

JB : A la Commission, les gens ne sont pas élus mais naviguent avec une feuille de route donnée par leur Président libéral et les chefs d’Etats qui se déchargent sur l’Europe. Il faut une convergence entre les parlements nationaux, le parlement européen, ceux qui sont sur le terrain et les citoyens. On va prochainement lancer un débat sur la question de l’eau en tant que bien commun. Comment organiser l’accès à l’eau, en répartir les usages… ?

 Le pouvoir d’achat : le premier des combats

Le premier des combats c’est quand chacun fait ses commissions et exerce son pouvoir d’achat, s’il lui en reste. Ensuite, c’est dans les villages et les communes où nous avons des petits pouvoirs de plus en plus mis à mal par une réforme territoriale qui risque de nous transformer en courroie de transmission des grands pouvoirs européens ou nationaux. Il faut en abuser avec les gens pour que se développent toutes sortes de petits combats, et à l’instar des bulles de champagne, cela fera sauter le bouchon un jour !

 Le numérique : un outil de mobilisation mais un danger de contrôle social

NM : Sans internet, de nombreux mouvements comme Via Campesina n’auraient pas pris d’ampleur. Mais le progrès technologique non contrôlé peut se retourner contre le progrès social. Si vous regardez les outils à disposition de ceux qui peuvent nous contrôler : les portables et les multiples fichiers inventés par un Etat plutôt sécuritaire, il y a un grand danger.

Energie : repenser besoins, modes de production et aménagement du territoire

JB : la question n’est pas « Comment produire plus d’énergie ? » mais plutôt « Est-ce qu’on n’en consomme pas trop ? » Sur l’isolation des bâtiments, on peut diminuer la consommation de 30%. Les études concrètes sur le gaspillage énergétique révèlent un gaspillage sur les lignes à très haute tension, de l’ordre de 40% et plus, selon la longueur de la ligne. Il faut donc réfléchir au mode de production énergétique et à la réalité des besoins. A quelle fin doubler un transformateur dans telle commune ? Quelle est l’utilité

de la ligne à très haute tension de la Hague ? Energie et aménagement du territoire sont très liés par les modes d’installation, les types d’infrastructures mais aujourd’hui ces questions ne sont pas traitées de façon démocratique et transparente. Il y a les lobbies financiers mais aussi des castes d’états comme celle des ingénieurs des mines qui ont la haute main sur le nucléaire en France. Ce sont les principaux collaborateurs dans les ministères de l’environnement. Les normes fixées dans la construction sont le BBC (bâtiment de basse consommation) plutôt que des maisons passives ou qui restituent de l’énergie. On croule sous les normes pour alimenter des lobbies. Les jeux d’enfants dans les parcs publics changent de normes tous les 4 à 5 ans.

GD : On impose, de façon industrielle, à des populations jamais consultées des quantités de fermes éoliennes, sans vue d’ensemble. Cette absence de concertation va se retourner contre cette énergie.

L’éolien est fait par des sociétés privées qui sont là pour faire du fric et qui saccagent notre cadre de vie. Nous le vivons comme une colonisation. Dans le sud-Aveyron, ce sont les gens du pays qui ont fait des barrages pour tirer profit de la production de roquefort, c’était fait par eux et non contre eux. C’est par la mutualisation des moyens que les collectivités locales pourront gérer l’énergie, les déchets, l’eau, l’assainissement…

 Un vrai projet : la reconversion écologique de la société

7000 espèces marines voyageraient tous les jours d’une partie du monde à une autre, dans les eaux de ballast des navires. Des espèces de plancton végétal survivent plusieurs jours sans lumière, parfois même sans oxygène, et parviennent à s’implanter dans leur nouvelle zone, proliférant au détriment des espèces autochtones

JB : Continuer à produire plus de voitures, même si elles polluent un peu moins, ne change rien au final. Il faut plutôt réfléchir à nosmodes de déplacement. A Sainte-Afrique, je suis heureux de voir qu’est mise en place une plate-forme de covoiturage. Dans le sud-ouest, il y a un projet de 2 grandes lignes LGV. N’était-ce pas plus utile, en termes d’aménagement du territoire, de mettre les camions sur les trains ? Les cellules photovoltaïques sont bien sur les toits mais non sur les terres agricoles. Aura-t-on toujours autant besoin de raffineries, s’il y a moins de bagnoles ? On ne va pas continuer à faire autant d’avions… Il faut un réel débat. Monopoliser l’emploi sur ces secteurs, c’est idiot. En Midi-Pyrénées, il y a plus d’emplois dans l’agriculture que chez Airbus mais tout le monde parle d’Airbus. 100 000 l de lait transformé de manière industrielle crée 0,72 emplois salariés et 5,2 emplois à Roquefort. C’est intéressant de voir quel mode de production est lié au territoire et qu’est-ce qu’il génère. En France, tous les ans, 60 000 ha disparaissent sous les routes et le béton. Ce type de développement n’a pas d’avenir et provoque des inondations. Il faut avoir un vrai projet : la reconversion écologique de la société.

 Agriculture : accès au foncier, politiques régionales

Beaucoup de paysans ne sont plus devenus que des tracteuristes, des producteurs de matières premières et ce n’est pas très motivant pour les jeunes. Il y a la tragédie de la rémunération mais aussi cette acculturation. Il faut inventer un métier nouveau mais aussi préserver l’accès au foncier. Quand un paysan disparaît, le terrain est repris par des gens qui croient s’en sortir avec un tracteur plus puissant, des molécules chimiques et des hectares supplémentaires. Je crois que c’est folie… Il faut permettre à des jeunes qui ont une formation d’accéder à ce foncier. Dans notre commune, une association solidaire achète des prés qu’elle remet à des agriculteurs respectueux de l’environnement.

JB : je veux rendre hommage aux anciens car sans eux on n’aurait pas installé 20% de plus d’agriculteurs sur le Larzac. Aujourd’hui la terre africaine devient un objet de spéculation par des Etats ou des sociétés privées, sans règle, avec un esprit de spéculation (gel des productions), cela se fait aussi sur l’Europe de l’Est et l’Ukraine. Avec les règles des multinationales et de l’OMC, on continue à exporter du poulet congelé et des céréales, à l’encontre des paysans. On aurait intérêt à casser les logiques des grandes institutions internationales pour faire une politique agricole commune au niveau des régions africaines, par exemple en Afrique de l’Ouest.

 Se mobiliser pour une autre PAC

JB : Les 4 piliers de la PAC sont

– Produire en quantité suffisante : actuellement, l’UE est importateur de produits agricoles, notamment de protéines végétales avec l’équivalent de 32 millions d’ha pour nourrir les porcs, les volailles et les vaches…

– Soutenir l’emploi y compris sur des petites surfaces qui sont beaucoup plus rentables que des grandes exploitations fondées sur le pétrole et ses dérivés.

– Veiller à la qualité des produits et au mode de production : il faut passer à une agriculture responsable par rapport à l’environnement avec des aides qui permettent la reconversion. Et le bio ne doit pas être seulement le faire-valoir d’une agriculture productiviste.

– Limiter l’impact négatif sur l’agriculture des autres régions du monde.

 Avec la codécision, les députés européens ont la capacité de faire évoluer la situation à condition qu’il y ait une forte mobilisation sur le terrain : des citoyens, des collectivités territoriales, des syndicats… « On a un enjeu pour 2013 pour inverser le processus, ou on va rentrer réellement dans la fin des paysans ».

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