Les Prud’hommes pêcheurs de Méditerranée veulent se fédérer

Journée mondiale des pêcheurs artisans 28 nov 2014
Journée mondiale des pêcheurs artisans 28 nov 2014

Lors de la Journée Mondiale des pêcheurs artisans (1) célébrée le 28 novembre dernier à Sanary (2), les Prud’hommes présents, issus d’une quinzaine de Prud’homies (3), se sont réunis autour d’un projet de fédération des prud’homies. Après un débat de 2h, il a été décidé que cette union serait actée lors d’une assemblée générale qui se déroulerait à la rentrée 2015 (4), une fois les élections prud’homales passées.

Lors des débats, il est apparu que le point essentiel concernait la polyvalence des pêcheurs.

Pêcheur de Gruissan, photo Sophie H. Marty
Pêcheur de Gruissan, photo Sophie H. Marty

– Ce qui fonde la rentabilité des pêcheurs aux petits métiers, c’est leur polyvalence pour la pratique de techniques artisanales, sélectives. Cette polyvalence leur permet de valoriser une grande diversité d’apports sur les marchés locaux, et de préserver la richesse des zones littorales en alternant la pression exercée sur les espèces et les zones. Par la limitation des engins (longueur de filets et de palangres…) et la réglementation des usages, la gestion prud’homale incite les pêcheurs à la polyvalence et la renforce. Enfin, cette polyvalence permet aux pêcheurs de s’adapter, au jour le jour, aux variations de la ressource et de la demande, ainsi qu’à d’éventuelles avaries techniques (senne de plage, pêche à pied, récolte en plongée…).

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Pêcheurs Sanary, photo Sophie H. Marty

– La Politique Commune des Pêches en réglementant par métier et par espèce réduit de plus en plus cette polyvalence. Des espèces parmi les principales comme le thon rouge, l’anguille font aujourd’hui l’objet de plans de gestion, tout comme les petits engins trainants (senne de plage, gangui). La Commission européenne envisage d’interdire tous les filets dérivants jusqu’au sardinal destiné à la capture de sardines ou d’anchois, et à l’escombrière destinée au maquereau. Cela représente près de la moitié du patrimoine en filets pour le seul cas où ces filets pourraient capturer un thon ! D’autres métiers donnent lieu à des licences (pêche à pied…). Ces mesures tendent à « spécialiser » les pêcheurs qui détiennent des autorisations au détriment de l’ensemble des communautés de pêcheurs, elles rigidifient le système dans un contexte qui ne s’y prête pas. Nous sommes loin de l’Atlantique où les pêcheurs peuvent vivre de leur activité avec 3 ou 4 licences annuelles concernant quelques espèces relativement abondantes. Il est fréquent en Méditerranée qu’un pêcheur exerce 5 métiers différents pour « sauver » sa journée. Ainsi, en se basant implicitement sur une gestion de grands métiers et de techniques intensives, la PCP «fragilise» la petite pêche méditerranéenne et entrave son avenir. Elle n’est tout simplement pas adaptée à cette forme d’exploitation très artisanale de la côte (le plus souvent rocheuse) de la Méditerranée.

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Prud’homie de Bandol – photo Sophie H. Marty

Il est fait la remarque que d’autres mesures ne concernent pas directement les techniques ou les espèces mais contribuent à fragiliser les entreprises de pêche en accroissant les contraintes administratives et les coûts. Par exemple, les pêcheurs doivent faire des dossiers pour le thon rouge, l’anguille, la senne de plage… La capture d’un thon rouge oblige à remplir 3 carnets : pour l’ICCAT, pour l’UE et pour la France. Dès lors que les apports sont livrés en voiture, même sur un marché local situé à 100 m du bateau, ils doivent faire l’objet d’un pesage préalable, sauf dérogation à remplir… Ces contraintes supportables pour de grosses entreprises entravent le déroulement de toute petite entreprise, constituée le plus souvent d’un patron seul embarqué, et ne disposant pas de moyens suffisants pour financer des prestataires de service.

Port du Niel, photo Sophie H. Marty

Par ailleurs, il est à noter que les atteintes aux zones de pêche liées à des projets industriels, touristiques, militaires, ou d’aménagement littoral, ainsi que les pollutions qui peuvent en résulter, réduisent encore les marges de manœuvre des pêcheurs artisans. « Le rejet des boues rouges, c’est une bombe à retardement…. Depuis 90, on peut plus pêcher de coquillages dans nos lagunes, c’est déclassé… »

En conséquence, il s’avère important que les Prud’homies puissent s’unir pour défendre, dans le cadre de la PCP :

– le fonctionnement d’entreprises de pêche, probablement parmi les plus artisanales de l’Union Européenne,

– la polyvalence des pêcheurs qui est leur seul moyen d’adaptation en continu aux variations de la ressource et des marchés, et des aléas de leur entreprise,

– la gestion prud’homale qui permet d’organiser, de soutenir et de promouvoir cette activité artisanale. A ce propos, il est noté l’intérêt de pouvoir réglementer au jour le jour : « Ce qui est magnifique, c’est que nos règlements puissent changer… » ou de pouvoir organiser finement l’activité des différents métiers sur des zones de pêche restreintes (postes de pêche en lagunes ou dans la bande littorale…).

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Archive prud’homie de Marseille – photo Fabienne Orsi

Lors de l’assemblée générale constitutive, sera défini un programme d’actions. Plusieurs points sont évoqués :

– travailler au dépoussiérage du statut des prud’homies,

– faire reconnaître la gestion prud’homale auprès de diverses instances impliquées, à titre consultatif ou décisionnaire, dans la PCP (CCR Méditerranée, CGPM… ?),

– amorcer un débat avec les scientifiques sachant qu’il a été dit par la Commission que 80% des espèces méditerranéennes étaient surexploitées sans que l’on sache d’où sortait cette acception qui peut entraîner des mesures drastiques de gestion. Certains pêcheurs observent plutôt un changement de comportement des poissons qui s’habituent aux engins de pêche et développent des stratégies d’évitement : « Dans la bande des moins de 100 m, les thons, les dentis, les mérous… ça a explosé ! C’est une différence de comportements, y a 50 ans en arrière, c’était plus facile. Y a une bande de poissons qui se sont habitués aux engins… »

– montrer comment la polyvalence et les règles prud’homales sont plus à-mêmes de garantir le renouvellement de la ressource : « un bateau à faible capacité de capture c’est comme un poisson qui mange à sa fin, pas plus. Les prud’homies gèrent depuis des siècles. Avant les gros bateaux, y avait pas de problème de ressource ».

Les moyens seront également à définir. Les participants sont conscients du fait que les décisions politiques concernant la gestion des pêches ne pourront être infléchies qu’avec la mobilisation de la profession, ce qui nécessite que les prud’homies, dans leur ensemble, adhérent à cette union. C’est à cette condition que l’union des prud’homies sera représentative et entendue. Dans le fonctionnement, il faudrait un représentant de prud’homies par zone géographique, et un animateur. Des financements seront à trouver.

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(1) La Journée Mondiale des Pêcheurs a été instituée par le Forum Mondial des pêcheurs et travailleurs de la pêche, en souvenir de sa création le 21 novembre 1997 à New Delhi en Inde ; elle est célébrée chaque année par des organisations de pêcheurs du monde entier.

L’Assemblée Générale du Forum mondial à Loctudy en 2000 a débouché sur la création de 2 forums mondiaux qui travaillent en lien aujourd’hui :
-         le Forum Mondial des Pêcheurs et Travailleurs de la Pêche WFF
-         le Forum Mondial des Populations de Pêcheurs WFFP
En France, cette journée a été organisée à deux reprises, en 2000 et en 2008, en Méditerranée, avec l’appui du Collectif Pêche et Développement.
(2) Cette journée a été organisée par la Prud’homie de Sanary sur mer, l’Encre de mer, Slow Food Provence, et le Syndicat professionnel des Pêcheurs Petits Métiers du Languedoc Roussillon.
(3) : Étaient présents des pêcheurs et des prud’hommes des Prud’homies de : La Ciotat, Golfe Juan – Antibes, Port La Nouvelle – Bages, La Seyne sur mer – St Mandrier, Le Brusc, Bonifacio, Calvi, Ajaccio, Cannes, Le Lavandou, Toulon – section de Giens, Sanary sur mer, Saint Raphaël, Marseille. La Prud’homie de Bandol était représentée par le Premier Prud’homme de Sanary.
(4) Compte tenu des événements, l’Assemblée Générale Constitutive a été reportée au mois de février.

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