Pour connaître l’intervention censurée d’un scientifique lors de la réunion publique sur les rejets d’Altéo

boues rouges 0Débat houleux sur fond d’étatisme anti-démocratique (photos et caméras interdites, places limitées, interventions réduites à des seules questions quand les responsables d’Altéo ont le droit d’intervenir largement, interventions censurées…) lors de la réunion publique sur les rejets d’Altéo, tenue à Gardanne vendredi dernier. Localiser le débat (dans la commune de l’usine) et le réduire à une opposition entre salariés d’Altéo et pêcheurs artisans, c’est faire abstraction de la démesure de ces rejets industriels qui touchent toute la Méditerranée, et des risques encourus pour nous et nos enfants. Des politiques à l’administration, en passant par les secteurs directement concernés, chacun, ici, semble penser à son intérêt personnel et immédiat. Qui pense à l’avenir que nous préparons pour nos enfants ?

L’un des scientifiques, Jean Reynaud, docteur d’université, qui posait la question du choix du Commissaire enquêteur a dû interrompre son intervention, le micro lui a été retiré et des vigiles sont venus à ses côtés pour le faire taire. Ci-après, les arguments qu’il comptait développer, l’un relatif à l’épuration à terre des boues rouges pour récupération des métaux lourds dont certains sont rares, l’autre les critères arbitraires développés par l’étude d’Altéo :

 » 1/ Depuis 1993, l’usine a jeté 10 milliards d’euros à la mer.

En, 1993, dans le cadre des élections législatives, nous avions rencontré les responsables de Péchiney qui nous avaient indiqué que le problème des boues rouges serait réglé dans les 5 ans (pour 1998), et nous leur avions alors demandé de cesser dès lors tout rejet. Or, depuis cette époque, 6 millions de tonnes de boues rouges ont été rejetées en mer. Là dedans on trouve 7 % de titane, métal rare, dont le prix (fourchette basse) s’élève à 5€/kg. Pendant cette période, 400.000 tonnes de titane sont parties en mer , irrécupérables, soit pour un montant de 2 milliards d’euros. En même temps, 500.000 tonnes d’aluminium, dont le prix est de 15€/kg  sont allées dans la fosse de la Cassidaigne : c’est un capital de plus de 7 milliards d’euros qui a été ainsi perdu. A titre d’information, une entreprise canadienne, Orbite, développe, actuellement, un processus pour récupérer l’aluminium restant dans les boues rouges, après l’extraction de l’alumine par le procédé Bayer. Contrairement au rejets en mer qui ne permettent plus de récupération, le stockage à terre – qui a un coût plus élevé- laisse l’ouverture à toute récupération, dès lors que les techniques sont au point, ce qui ne pourrait que réjouir les partisans de l’économie circulaire comme le député Lambert. A titre subsidiaire, je me permets enfin d’indiquer que les labos de Gardanne ont travaillé sur la récupération du gallium  (30 à 80 grammes par tonne de bauxite pour un prix de 400€ par kg) et qu’avec une récupération annuelle de 10 tonnes, cela permettait une vente de 4 millions d’euros. Les labos de Gardanne semblent avoir abandonner cette piste après la fermeture de Metaleurop). Ainsi, si le stockage à terre a un coût (environ 10M€/an), le développement d’activités de récupération en traitant ces boues rouges – que ce soit par l’usine elle-même ou en vendant ces terres à des entreprises qui se seraient chargées du recyclage- est créateur d’emplois tout en permettant des bénéfices substantiels pour l’entreprise. Les responsables n’en ont cure car ce qu’ils recherchent est le profit immédiat au profit de leurs actionnaires. Dans cette optique, le rejet en mer qui ne coûte que 1,6M€/an leur est préférable plutôt que d’approfondir la récupération de métaux, dont certains sont rares.

 2/ Altéo a déposé un dossier aux critères totalement arbitraires…

Dans le cadre de l’étude d’impact présentée à l’enquête publique le bureau d’études Safege a effectué une analyse multi-critères en ce qui concerne le choix de la solution retenue. De l’analyse de 6 situations présentées (cf. page 23 du résumé non technique de l’étude d’impact), comparons les deux situations concernant le rejet en rivière (Luynes) après épuration, et le rejet en mer (plus de détails peuvent être trouvés dans le tome 2 partie 1 de l’étude d’impact, page 41 et 55).
Cette grille multi-critères prend en compte des critères économiques et des critères environnementaux auxquels le bureau d’étude a affecté un certain nombre de points, allant de 0 à -9. Cette affectation est elle-même arbitraire et donc contestable, mais contentons-nous de quelques observations :
– il a été affecté -9 points pour la construction du réseau qui irait de l’usine à la rivière pour des perturbations environnementales lors des travaux, alors que la rivière de la Luynes se trouve à proximité de l’usine et qu’elle passe, à cet endroit, dans une zone fortement artificialisée ; par contre, pour le rejet en mer, il n’y a pas de pénalité : quid de la conduite de 55 km qui traverse de nombreuses communes et dont certains tronçons peuvent donner lieu à des travaux ?
– en cas de rupture de canalisation : -9 points sont ôtés au rejet en rivière pour une canalisation très courte et qui n’aura aucun impact en cas de rupture, alors qu’une rupture sur les 55 km de la canalisation qui va à la mer n’est affectée que de 3 points négatifs…
– en ce qui concerne les critères techno-économiques, le rejet en rivière est imputé de -9 points car il faudrait un investissement de 20M€  et un coût annuel de fonctionnement de 11M€ pour obtenir la qualité de rejet imposée par l’arrêté ministériel de 1988, tandis que le rejet en mer n’aurait qu’un investissement de 1M€ et un coût de fonctionnement de 1,6M€, sachant que cette solution, non conforme à l’arrêté ministériel de 1988, nécessite une dérogation. Ainsi, les dirigeants d’Altéo peuvent respecter l’arrêté ministériel, en réalisant une station d’épuration dans l’usine, alors qu’ils affirment qu’ils ne sont pas capables d’épurer aux normes fixées par cet arrêté…

Pour conclure, ces mêmes dirigeants demandent une dérogation pour 5 paramètres dont l’arsenic (afin de rejeter 34 fois plus que la norme ministérielle de 1988) et l’aluminium avec près de 250 fois la norme ministérielle qui est de 5 mg/litres. En rejetant ainsi 1226mg/litres, cela correspond, avec un rejet de 270 m3/heure, à un rejet en mer d’environ 3000 tonnes d’aluminium/an, soit un gaspillage de 45M€ par an, tout cela pour dépenser le moins possible à court terme, alors que la récupération de cet aluminium apporterait non seulement des emplois, mais des bénéfices supérieurs à l’entreprise, mais ceci à plus long terme… »

Notre universitaire s’interroge alors sur le choix de ce rejet en mer avec dérogation qui représente, non pas la seule solution envisageable, mais une solution de facilité pour l’entreprise, en étant la moins onéreuse à court terme. Ce faisant, c’est au détriment de l’environnement et de l’emploi. Que penser alors de l’autorité environnementale, de l’administration de la DREAL, du Conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques (CODERST) s’ils devaient privilégier un tel choix ? Serait-ce dans l’intérêt des citoyens qu’ils sont censés représenter ?

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